Pôle emploi

il y a
3 min
241
lectures
14
Qualifié

J’écoute, je regarde, je suis curieux du comportement des personnes, je m’interroge. Mais, je ne porte pas de jugement. J’essaie modestement d'avoir ma propre idée du monde qui nous entoure  [+]

Image de Eté 2015
Je viens de rentrer chez moi pour me cacher. A la manière d’un rat dans son terrier. Blessé, abruti par un coup de tapette sur le museau. Incapable de proférer un son, seulement la rage au ventre et un irrépressible sentiment d’impuissance. Dont je savais l’origine. Tout avait commencé par ces quelques mots éructés par un conducteur exaspéré : « vieux con ! » Comme si la vieillesse aggravait le degré de la stupidité humaine.

Cet homme avait mon âge ou à peu près, ce dont témoignaient à la fois ses cheveux blancs et les rides de son visage. Il portait une paire de lunettes en demi-lune et un bouc couleur des neiges d’antan. Une illustration parfaite de l’hôpital se foutant de la charité. Heureusement que le ridicule ne tuait plus, depuis longtemps, avais-je pensé.

Mais ce qui m’énervait le plus, c’était ce besoin, manifesté par la fenêtre ouverte de l’automobile, de prendre le monde à témoin de sa supériorité : regardez, ne suis-je pas plus intelligent que lui, ce sénile, ce sous-homme, ce sous-produit de l’espèce humaine ? Indigné que je puisse encore exister, son visage avait d’ailleurs viré au rouge, signe d’une apoplexie imminente.

L’homme démarra avec un hurlement de pneus furieux d’avoir été immobilisés. Cela n’avait duré qu’une minute, deux tout au plus et, en y repensant, je ressentais une gêne, un vague sentiment de culpabilité irraisonné. Car, franchement, les faits me justifiaient. J’avais raison, il avait tort.

Je continuais mon chemin, me garais pour aller à mon rendez-vous. A l’heure, comme il se doit avec Pôle Emploi. Je pris un ticket à un distributeur rivé sur un sol gris et me glissais dans la file, en attendant l’appel électronique de mon numéro. Comme les autres, en silence, à distance respectueuse.

Une paie que je n’avais pas fréquenté ce lieu. Et, ce qui me frappait, c’était sa déshumanisation. Couleurs froides, bleu, jaune, glacial. Contacts attendus, remplacés par des panneaux et des parcours fléchés : ici, en haut, en bas, stop, à droite, à gauche. Voix anonymes, trafiquées, synthétiques. Qui, sans âme, annonçaient un chiffre, le nom d’une personne. Et la malheureuse ainsi désignée se dirigeait vers une porte entrouverte et disparaissait bien vite, sous le regard indifférent du troupeau que nous formions.

Une honte avalée jusqu’à la lie sous l’œil impavide des caméras placées aux angles de chaque pièce. Nous étions observés, à titre de précaution pour les cas de suicide ou les cas de réaction agressive vis-à-vis du personnel de l’Agence. Des agents de sécurité visibles au premier étage étaient prêts à intervenir et à descendre de leur mirador, au moindre incident.

Soudain les paroles de cet adjudant criant au suivant dans la chanson de Jacques Brel me revinrent en mémoire. Le héros se déniaisait au bordel ambulant d’une armée en campagne et comme lui, je perdais mes illusions et ma dignité face aux arcanes de l’administration du chômage. Car, guerre ou crise, la différence était mince. Les fantassins sont toujours sacrifiés.

Un hurlement me tira de mes réflexions :
— Le 333, M. Martin, dernier appel avant radiation.

Je me levais aussitôt, cravaché par le ton cinglant de la voix anonyme. J’entrais dans une petite pièce meublée d’une table, deux chaises, une corbeille, une lampe brillante comme un spot, un ordinateur. Derrière celui-ci, la conseillère me fit signe de m’asseoir.

Elle avait les cheveux frisés, volumineux, noirs tombant des deux côtés du visage. A la manière des oreilles d’un caniche. Par contraste, il semblait que sa figure s’amincissait, s’allongeait, s’allongeait, pour finir en museau. Curieusement, au-dessus de celui-ci, une paire de lunettes soulignait des yeux doux et curieux. Enfin, un peu de tendresse, pensais-je, soulagé par cette vague ressemblance avec le meilleur ami de l’homme.

Mais sa voix tout à la fois revêche et fatiguée me ramena rapidement sur terre, quand elle énonça dans un débit saccadé :

— Monsieur, préalablement à notre entretien. Qui durera dix minutes. Au plus. Je dois vous rappeler vos devoirs de chômeur.

Elle appuyait lourdement sur le mot « devoir ». Tout en me regardant fixement. Puis elle s’arrêta. Sans doute pour me laisser le temps d’y réfléchir... Mais une seule réflexion me vint à l’esprit, en une sorte de défense automatique et désespérée : et mes droits ? Elle va en parler ? Certes, ils ne pesaient pas lourd en comparaison : une dizaine de lignes sur quatre pages d’obligations référencées dans divers codes : travail, civil, pénal, sécurité sociale, fiscal. Mais, quand même...

Mais, la pause était finie, et elle reprit son monologue qui ressemblait de plus en plus à un réquisitoire :
— Monsieur, 30 % de la population française est inactive. Ce qui est inadmissible en termes de coût pour la France qui travaille et cotise. Cent millions d’euros sont ainsi dépensés chaque année par l’UNEDIC pour votre retour à l’emploi. C’est pourquoi, monsieur, afin de vous responsabiliser, a été instaurée une franchise de deux mois et rétablie la dégressivité des allocations à compter du sixième mois. Sans que la durée de ces dernières ne puisse excéder le nombre de jours effectivement travaillés ni une durée totale d’un an. Il s’agit d’une incitation à la reprise d’une activité, la page de l’assistanat est tournée. La France n’en a plus les moyens.
Je me recroquevillais sur ma chaise, hésitant entre l’envie de bondir pour l’étrangler et la honte. Devinant mes sentiments, elle s’approcha et murmura :
— Vous avez plus de 50 ans ?
— 59 au mois de septembre.
— Vous ne retrouverez pas de travail... Et je comprends votre situation. Je suis intérimaire. Mais vous et moi avons l’obligation d’en trouver, ajouta-t-elle, le visage soudain vieilli, infiniment triste.

14

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Réanimation

Lucile Lu

Elle ne comprend pas pourquoi ils ont tant tenu à la réanimer. C’était pourtant une mort parfaite, on ne pouvait rêver mieux. Elle ne se rappelle pas avoir eu mal.
Elle avait fait sa toilette... [+]

Très très courts

Les bagues

Blandine Rigollot

Vous êtes là. Vous êtes toutes là, sagement blotties dans vos écrins dont les parois brûlent depuis longtemps sous l’assaut de vos feux. Béryl, améthyste, perle, grenat, cristal... Ma... [+]