Ploc

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Ingénieur agronome, amoureuse des livres et des lettres. Une plume en pause pour cause de deux mini-moi à gérer ! Lauréate du concours « Dis-moi dix mots semés au vent » 2012/2013. "Le  [+]

Quelque part dans une grande ville, un 25 décembre.

« Ploc... ploc... ploc ». Le robinet de la salle de bain fuyait depuis plusieurs semaines, mais dans son petit studio, Julien ne prêtait guère attention au phénomène. Ce bruit exaspérant, qui se répétait inlassablement au fil des jours et des nuits, faisait simplement partie de l’ambiance glauque de son appartement. Dans la pièce principale, le jeune homme avait les yeux rivés sur son ordinateur. Une épaisse couche de poussière sur les meubles trahissait son manque de soin quant à l’entretien de son intérieur. Les murs jaunis par la fumée des cigarettes, qu’il s'enfilait à longueur de journée, ne disposaient d’aucune décoration. Les ampoules étaient nues comme à leur sortie de l’emballage. Les volets tous fermés, les lumières toutes allumées. Dans la petite cuisine, l’évier débordait d’assiettes, de couverts, de verres, tous sales. Le canapé lit était négligemment recouvert d’un énorme édredon rouge écarlate qui constituait la seule literie et l’unique note de couleur du lieu. Les yeux rivés sur son écran, Julien ne sentait pas l’odeur nauséabonde qui se dégageait de son lieu de vie. Il s’en moquait, il avait un endroit où se protéger de la société qui l’entourait, et c’était l’essentiel.

Pour vous décrire le personnage, la caricature serait le bon outil. Bien que jeune, Julien ressemblait à un bon quarantenaire avec une barbe ébouriffée. Un nez crochu, brillant à toute heure, perché au-dessus d’une bouche mince, aux lèvres grises, qui ne souriait jamais. Les cadavres de bière qui jonchaient le sol expliquaient ses yeux un peu vitreux. Un bleu délavé, un regard terne et des cernes effrayants. Aucune chaleur ne se dégageait de sa personne.

Cela étant dit, il est aisé de comprendre pourquoi Julien n’avait aucun ami et s’était embrouillé avec tous les membres de sa famille. Les relations humaines, ce n’étaient pas son truc. Les fêtes, les repas de famille, en un mot, les contraintes sociales non plus. A vrai dire, il n’avait vu personne depuis presque six mois, excepté des livreurs ou des agents de poste.

Ses activités se bornaient à s’acharner sur des jeux vidéo ultraviolents, à approvisionner son compte en banque grâce à la revente d’objets virtuels sur des jeux en ligne, notamment sur World of Warcraft dont il était l’un des meilleurs (si l’on peut dire) joueur français, et à communiquer avec des gars comme lui sur facebook. Son statut du moment était : « Je hais le réveillon de Noël », statut que beaucoup de ses amis virtuels s’étaient d’ailleurs empressés de « liker ». C’est étonnant de voir avec quoi il est possible de (sur)vivre au XXIème siècle. L’évolution de la société humaine dans toute sa splendeur !

Alors qu’il était absorbé par une guerre virtuelle, un bruit inhabituel sorti Julien de son univers numérique. Cela provenait de la porte d’entrée. Pourtant, il en était certain, aucune livraison n’était prévue aujourd’hui. Il hésita longuement avant de mettre, à contre cœur, pause à l'aide de son clavier. Le sol était jonché de détritus en tous genres. En arrivant devant la porte, il aperçut son visage dans le miroir qui y était accroché et qu’il n’avait jamais pris la peine d’enlever. Il avait une franche « sale gueule ». Son tee-shirt montrait des auréoles presque brunâtres sous les aisselles et son caleçon, il n’avait pas de pantalon, ne semblait pas très frais. Il faisait pitié à voir. Un nouveau sentiment le pétrifia de façon complètement imprévisible : est-ce que je ne me serais pas trop laissé aller ? C’était un euphémisme.

La porte vibra à nouveau. Pas de doute, une personne était derrière et frappait sur la planche de bois avec insistance. Sa main tremblait et ses yeux fixaient toujours le miroir. Il finit par se ressaisir et ouvrit la porte.
Face à lui, lui-même.
- Bonjour, je me présente, je suis votre cadeau de Noël.
Julien était figé sur place. C’était terrifiant, le gars lui ressemblait, mais en plus vieux et avec une allure autrement pitoyable que celle qu’il venait d’apercevoir dans le miroir. Lui-même dans une bonne décennie. Les cheveux grisonnants laissaient apparaitre des bouts d’un crâne blanc. Le teint jaune trahissait une maladie du foie et le visage défraichi révélait un mauvais état de santé général. Un homme aux portes de la mort.
A côté de lui, un lutin vêtu d’une jolie combinaison verte. C’est ce minuscule bout d’homme qui continua l’échange.
- Je me présente à mon tour, je m’appelle Ploc, et je suis envoyé par le Père Noël. Après avoir longuement réfléchi sur votre cas, il a décidé, dans sa grande bonté, de vous offrir ce présent qui, il l’espère, vous plaira. La vision de votre avenir si vous ne vous ressaisissez pas rapidement.
Julien observa encore longuement le personnage effrayant qui se tenait devant lui.

Soudain, un éclair de lumière l’éblouit et il se réveilla en sursaut devant son ordinateur. Il s’était endormi et les marques des touches du clavier incrustées sur sa joue indiquaient que cela faisait un bon moment. Les premières minutes, il ne bougea pas, encore estomaqué du rêve effroyable qu’il venait de faire. Son cœur palpitait fort et semblait cogner toutes les parois de sa cage thoracique. Il transpirait à grosses gouttes et ses membres tremblaient. Il avait vu son avenir et c’était horrifiant. Lorsqu’il eut la force de se lever, il se dirigea vers la fenêtre et appuya sur le bouton recouvert de poussière qui permettait d’ouvrir le volet. Une lumière écrasante vint s’éclater sur le sol, sur les détritus qui étaient éparpillés partout, dans la cuisine débordant de vaisselle, sur le canapé-lit et sur son édredon. Il voyait tout cela comme si c’était la première fois et se dit : Comment puis-je vivre ainsi ? Une idée venait de germer dans sa tête : remettre de l’ordre et se reprendre en main.

Quelque part, loin, très loin, le Père Noël souriait car il était fier de lui.
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