Pilot Officer Deryck Drew

il y a
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En compétition
C’est là, l’île de Wight est droit devant. Normalement, par ce temps, c’est une vraie partie de plaisir de voler : les moteurs ronronnent, l’air file, vif, sur les plans et le fuselage, une légère pression sur le manche suffit et la machine répond. À 3000 pieds, l’avion est comme suspendu, je peux glisser sur les masses d’air chaud et je trace dans le ciel une trajectoire parfaite. Ici, je dois changer de cap. Je laisse alors la côte française derrière moi, la Manche s’étend devant, immense tapis vert moucheté de vaguelettes blanches et parallèles. Puis, dans quelques minutes, la ligne claire et fine des falaises se dessinera à l’horizon.
Hier, au retour de la mission, je maintenais le bombardier au ras de l’eau, frôlant la crête des vagues à 250 mph. Je taquinais Arthur qui, à son poste dans le nez de l’appareil, avait l’impression de boire la tasse à chaque lame d’eau qui passait sous l’avion. James, de sa tourelle, ne pouvait pas assister à la scène, ah s’il avait pu voir la tête d’Arthur qui se cramponnait au tableau de bord, quelle rigolade ! La mission accomplie, nous étions trop heureux de rentrer sains et saufs, et moi, trop fier de ramener mes coéquipiers à la maison pour la septième fois.
Chaque fois que les roues de mon Bristol Blenheim touchent le bitume, la peur et le danger derrière nous, nous exultons. Les rires et les moqueries ne cessent que tard le soir quand, seuls sur nos lits de camp, nous digérons l’angoisse de l’aube.

Mais il y a trois secondes, un obus de Flak a tout déchiqueté à l’avant de l’appareil, et Arthur ne répond plus, l’air a pénétré brutalement et je peine à maintenir le vol. Le moteur droit crache une épaisse fumée noire, sa pression d’huile est à zéro, dans un instant il prendra feu. James hurle dans la radio qu’un Messerschmitt plonge vers nous à bâbord. Il vient finir le travail. Amerrir n’est pas une option, avec ce trou béant dans le nez de l’appareil, nous serions engloutis par la mer avant même d’avoir pu nous détacher.
James me crie de virer pour mieux cadrer l’ennemi, jurant qu’il abattra ce chasseur. Peut-être sait-il déjà que c’est la dernière chose qu’il fera, debout les deux mains crispées sur son arme. Pris de panique, pied au palonnier, j’incline le Blenheim qui manque de décrocher, la manœuvre nous fait perdre toute la vitesse qu’il nous restait.

Et dire que la semaine dernière, nous étions tous les deux, fumant nos cigarettes à la fenêtre du train quittant la gare d’Oxford. Heureux, je saluais ma mère et mon père qui me regardaient partir, noyant leur inquiétude dans la fierté et la confiance que leur inspirait mon uniforme de Pilot Officer du RAF Coastal Command. Les permissions avaient été raccourcies et James n’avait pas le temps de faire l’aller-retour dans son patelin à l’est de Durham, alors je lui avais proposé de m’accompagner chez moi. Mes parents lui ont fait un accueil chaleureux, ravis d’avoir quelqu’un à interroger sur les comportements de leur fils. James ne les a pas déçus. Chaque soir au diner, il déguisait d’héroïsme nos simples missions de surveillance sur le Channel.
Durant quatre jours, nous avons pu parcourir la campagne sur nos vélos, et écumer le soir tous les pubs autour d’Appleton. La dernière nuit, sérieusement éméchés, nous nous sommes échoués auprès d’un grand chêne dont les racines énormes avalaient un vieux muret de pierre et formaient une petite alcôve où nous nous sommes étreints, surpris par ce désir que nous venions de comprendre. Hulottes, grillons et grenouilles nous offraient un concert d’été que nous écoutions l’un contre l’autre, nos cœurs en cadence.

Je veux que nous survivions aux mitrailleuses de ce chasseur. Je veux passer indemne au travers du tir de barrage de la Flak qui ne manquera pas de reprendre une fois la passe du Messerschmitt effectuée. Je veux maintenir en vol mon avion 9 ou 10 miles encore, sauter et qu’une vedette nous repêche.
Alors j’entends James rugir de rage derrière le vacarme de sa double mitrailleuse Browning, et le bruit des douilles vides qui tombent par douzaines et se répandent entre nos pieds. Puisse l’une de ses balles perforer par miracle le moteur ou le crâne de cet ennemi qui s’abat sur nous.

Nous sommes perdus, il n’y a rien que nous puissions faire. Mon bel oiseau qui l’autre jour filait vivant, à pleine puissance à dix mètres au-dessus de la Manche, n’est maintenant qu’une boite de métal fumante, remplie de câbles et de carburant.
Je ferme une seconde les yeux, je respire une dernière fois à pleins poumons, je perçois des sifflements brefs, des impacts, James hurle mon nom, puis sa mitrailleuse se tait.
Des rayons lumineux que la fumée révèle traversent la carlingue à mesure que les balles perforent mon avion, une brûlure froide me saisit le dos. Du coin de l’œil, je vois l’aile droite qui s’enflamme. Je sais.
Alors je fixe l’étendue scintillante de la mer. Ce soleil d’août traverse le plexiglas du cockpit et me réchauffe la nuque.
La mer monte, monte, et la ville apparaît.

Au même moment, en cette fin de matinée du 2 août 1940, Robert arrête sa bicyclette pour regarder, comme beaucoup d’autres passants, le dénouement tragique et spectaculaire du premier combat aérien au-dessus du Havre. Il ne voit pas distinctement les cocardes sur l’aile de l’avion qui s’enflamme et tombe droit sur l’avenue Foch. Le soir, dans son carnet, il écrira ne pas être certain que l’avion abattu ce matin-là soit anglais, comme s’il voulait encore croire à une toute petite victoire sur l’envahisseur.
Combien de temps durera cette guerre ? Devant son cahier, Robert n’a peut-être pas osé penser que c’était perdu. Lui et Charlotte prendraient soin des leurs, sans perdre espoir.
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De margotin · il y a
Tres beau
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Camille Berry · il y a
Beau récit, bien écrit et déchirant bien sûr !
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Julien Grandguillot · il y a
Merci !
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loup blanc · il y a
quand j'étai pus jeune, j'avais lu le livre d e Pierre Clostermann "le grand cirque " ,c'était bien avant le fameuses BD de tanguy Laverdure , que j'ai retrouvé dansa biblitohéque de la base aérienne de Nancy
où j'ai fait mon service miitaire en 1977!! -j'avais voulu devenit pilote e hae , mais les maths , c'est un peu compliqué ,et donc , je'ai préferré l'Hstoie et la littérature!! c'est pas pareil
C'est un bonne chose de rendre hommage à ces pilotes de chasse de votre famille . Mon père a été observateur aérien dans ces premiers avions de l'armée de l'air en 1917!!c'était courageux et dangereux .merci à vous pour cet émouvant récit réel .

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Julien Grandguillot · il y a
Merci, oui j'ai lu le Grand Cirque incontournable pour les passionnés d'aviation.
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loup blanc · il y a
un petit bonus .quand j'étais plus jeune , je faisais aussi des maquettes d'avions, de diverses tailles et notamment les fameuses maquettes d' Heller , comme le Concorde et le Mirage 4!! C'était pas si facile mais j'y suis arrivé !!
aujourd'hui , , 50 ans plus tard , , je ne sais pas si ces constructions de maquettes existent encore !!!

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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Quelle belle surprise comme première lecture du jour !
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre émouvante qui évoque bien les thèmes de l'amour et l'amitié pendant les horreurs de la guerre !
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Roger ALCARAZ · il y a
Tout simplement épique. Merci beaucoup.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une fresque aérienne si on peut dire de ce grand moment de l'histoire .
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Horrible guerre qu'a vécue mon papa ! triste, mon soutien
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Julien Grandguillot · il y a
Cet équipage a vraiment existé, ils reposent tous les trois au Havre. J'espère que cette tragique histoire que je romance ici ne trahit pas leurs mémoires. Sans aucune prétention. Mais leur aventure et tristes destins me trottent dans la tête depuis longtemps. Merci
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Mickaël Gasnier · il y a
Une part de vérité dans un récit ne fait que le rendre plus beau.
À bientôt Julien sur nos lignes.

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Chantal Sourire · il y a
Superbe récit d'amitié, d'amour, sur fond de guerre. Une belle écriture au service de l'Histoire.
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Julien Grandguillot · il y a
Merci Chantal, j'avais ce récit en tête depuis très longtemps, je suis heureux qu'il plaise.

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