Piccolo et le torrent

il y a
3 min
27
lectures
1

J'étais prof de sciences économiques et sociales, maintenant à la retraite. J' ai écrit et publié un recueil de slams et de chroniques "Au gré des jours". J'anime un petit atelier d'écriture  [+]

Le lit d’un torrent sicilien est parsemé de lauriers roses. Ils se régalent d’un bon arrosage pendant la saison des pluies, à la fin de l’automne, puis à la fonte des neiges provenant des montagnes environnantes.
Le printemps est déjà sur sa fin et les jeunes lauriers se réjouissent de leurs premières fleurs. Ils doivent aussi se préparer à passer un été difficile du fait de la sécheresse déjà repérable au filet d’eau rétréci qui se faufile entre les pierres.

Mais une dernière petite pousse de laurier apparait dans un creux encore frais et humide.
Elle est bien frêle, sans un rameau un peu solide, juste quelques minuscules feuilles repliées sur elles-mêmes, hésitant entre le vert et le jaune.
Les jours passent, le soleil brûle de plus en plus et Piccolo, le petit laurier ne grandit pas.
Son inquiétude augmente en voyant des fissures se creuser dans le lit du torrent. Plus d’eau pour lui donner une petite douche ou un simple bain de racines.
Les autres lauriers continuent leur floraison et semblent tout à fait s’adapter à la canicule.

Piccolo a beau s’examiner à la loupe, il ne voit aucun signe de croissance.
Il se sent condamné à rester rabougri et peut-être même à se dessécher peu à peu et à mourir.
Une chose est sûre, il ne fleurira pas cette année et les autres se moqueront de lui.

Pourtant il faut trouver une solution.
Il décide, malgré ses réticences, de s’adresser à ses cousins, les Grands Lauriers.
- « Comment faites-vous pour grandir malgré la sécheresse ? Est-ce que vous étiez comme moi quand vous êtes nés ? »
Les Grands lauriers qui, jusque-là, ont ignoré son existence, se mettent à rire en tournant vers lui leurs fleurs insolentes :
- « Tiens, voilà gringalet qui se réveille ! Eh ! Piccolo ! Tu ne crois pas que c’est un peu tard pour t’inquiéter ? Je crois bien que tu es cuit ! »


Voilà ce qu’il entend d’abord de leur part mais une fois passé le temps des moqueries, ils lui tiennent un autre langage.
- « C’est une question de chance », lui dit un des plus fleuris, « De deux choses l’une, soit la sécheresse dure jusqu’en octobre et là tu as peu de chances de t’en sortir, ça s’appelle la sélection naturelle, soit il y a un orage d’ici là et tu pourras puiser des forces dans l’eau du torrent ».

Tous les soirs, Piccolo regarde le ciel en espérant l’arrivée des nuages.
Une fois, il entend des coups de tonnerre ; les autres lui ont dit que c’était bon signe.
Mais il n’y a pas de pluie dans les heures suivantes.
Ce n’était qu’une fête dans un village voisin mais Piccolo ne pouvait pas le comprendre.
Il s’endort, désespéré. Sa maigreur s’aggrave. Il est persuadé qu’à la fin de l’été, il aura brûlé sous le soleil.

Un soir, alors que sa tige se courbe de faiblesse, que ses quelques feuilles jaunissent, les oiseaux qui volent autour de lui disparaissent, se cachent et se taisent.
Il y voit le signe qu’il va se passer quelque chose dans le ciel.
Des coups de tonnerre claquent ; des éclairs illuminent les nuages menaçants. Le ciel devient violacé.

Piccolo ne sait pas s´il doit rire ou trembler.
Puis, subitement, l’eau commence à tomber ; cette fois, c’est la bonne !
Les premières gouttes sont un délice : la poussière qui le recouvrait disparait et il peut respirer ; puis l’averse s’intensifie ; quelques secondes plus tard, Piccolo suffoque sous la puissance des gouttes ; il croit qu’il va être emporté par le courant qui se renforce à une vitesse incroyable. Il entend un léger craquement à la base de sa tige.
- « Pourvu que ma racine soit assez forte ! », se dit-il, « Il faut que je tienne ».

La pluie redouble de violence mais il voit alors qu’une roche bienveillante, scellée quelques centimètres au-dessus de son pied, lui permet d’éviter de recevoir de plein fouet le flux déchaîné.
Peu à peu, il sent les matières minérales remonter dans sa racine, le nourrir jusqu’à faire grossir ses feuilles à vue d’œil.
Quelques heures plus tard, il s’anime : « Je commence à ressembler à une vraie plante. »
Il réussit à chasser avec autorité quelques ronces agressives et quelques herbes sauvages, déplacées par l’orage et qui veulent l’étouffer.

Les autres lauriers sont impressionnés. Il va résister aux mauvais coups du sort.

- « Tu vois Piccolo, il faut compter avec la chance, tu vas t’en sortir. Cette année, tu n’auras pas de fleur, il est trop tard pour bourgeonner. Mais l’année prochaine, c’est sûr tu fleuriras ».

Tout fier, Piccolo gonfle encore sa tige, redresse fièrement la tête, ouvre quelques feuilles, jusqu’à ce qu’une bonne rafale de vent le ramène à plus de modestie.
1

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !