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Picasso de bureau.

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Nicolas

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_ Et je veux que ce soit fini pour demain matin! Sinon c'est chômage! Hurla-t-il avant de claquer la porte.
Et devant moi, sur ma table de travail, le document, le fameux document, le rapport si important... Je n'avais même pas travaillé dessus. C'était son travail à lui, qu'il avait bâclé pour la simple et bonne raison qu'il n'avait pas voulu faire confiance à ceux qui d'ordinaire s'en occupent: ses employés. Je le connaissais si bien mon patron. Il s'énervait toujours, et en particulier quand il avait tord, quand il avait merdé. Et là il était, comment dire... fou de rage.
Je récupérais le désastre. La dure tache de sauver la réputation de son patron auprès d'individus qui ne se font plus aucune illusion quant à ses compétences.
Je songeais: chômage = pas de sous = pas de départ en vacances loin de la ville abrutissante + plus de quoi payer le loyer + plus de quoi acheter à manger = vie de souffrances atroces et sans espoir...
Vite vite vite je me mis au travail.
Enfin j'essayais. Il était tard, c'était la fin de la semaine, j'étais fatigué, très fatigué. Déjà les phrases flottaient devant mes yeux, faisaient des noeuds idiots comme des lacets sans chaussures...
Et dans le pot à crayon, une paire de ciseaux. Pourquoi mon attention se fixait-elle sur une paire de ciseaux? Absolument aucune idée. Incapable de me lancer dans la moindre réflexion, mes yeux délaissaient le papier pour ne s'attacher qu'aux deux cercles en plastique et l'espèce de bec métallique plongé dans le pot.
_ Mais que je suis bête... Me disais-je, comme pour me réveiller, me sortir de cette satanée rêverie. Je vais me retrouver au chômage. Il faut que je fasse un effort. Je dormirais chez moi... Il faut que je réagisse...
Mais plus occupé à penser à la nécessité de penser qu'à penser vraiment, je perdais tout emprise sur mon regard. Sans volonté aucune, la main fébrile, mon imagination en effervescence... je retenais tant que possible l'éclatement pulsionnel qui grandissait en moi, un état dont la peau était tendue comme celle d'un ballon de baudruche; et le tout était déjà si rempli d'air que mon crâne devenait bien étroit...
... Et crac! J'éclatais, plus humain que jamais... Chassez le naturel, il revient au galop. Chassez le galop, il revient au naturel.
Ma main bondit sur la paire de ciseaux et je me mis à découper frénétiquement le document si important.
_ Là! Là! Là! Criais-je perdu dans un état de transe meurtrière.
Et tandis que les petits triangles volaient, planaient et tombaient sur la moquette, un visage apparaissait à mes pieds, expressif, intense et profond, comme celui des grands maîtres du début du XXème siècle.
Emerveillé par le génie du hasard, je m'empressais de coller les petits confettis ensemble avant de fixer le tout sur une feuille A4. Je composais le numéro d'une galerie trouvée sur Internet.
_ Oui monsieur, je viens de réaliser une oeuvre extraordinaire. Oui monsieur, du niveau de Pablo Picasso. Oui monsieur je viens tout de suite vous l'apporter. Je demande 50 millions d'euros. Non monsieur je ne rêve pas. Je suis absolument sûr de mon coup!
Et tel un Picasso encore barbouillé de sang administratif, je me précipitais dehors, à 50 millions d'euros de distance de ce foutu bureau.
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Vrac · il y a
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