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Peur sur la colo

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Joël Riou

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PEUR SUR LA COLO

La nuit s'annonçait dans la colonie de vacances, et l'enfant redoutait le moment où il devrait aller se coucher. La rumeur circulait dans le camp, depuis quelques jours, qu'un homme, vêtu de noir et muni d'un couteau, pénétrait dans les tentes pour effrayer les enfants, au nez et à la barbe des moniteurs qui dormaient près de l'une des ouvertures à grands pans de toile. Chaque matin, au moins l'un des garçons - puisque du côté des filles tout semblait normal -, affirmait l'avoir vu s'introduire dans la tente qu'il occupait avec son groupe, et entendu glisser sur le parquet de bois maculé du sable que les colons rapportaient sous leurs sandalettes ou leurs tongs.
Après la veillée, consacrée ce soir-là à l'écoute d'histoires racontées par la monitrice de service, moment privilégié où il avait pu retrouver l'élue de son cœur, s'asseoir à ses côtés à même le sol, et se serrer contre elle tout en lui tenant la main, l'heure du coucher était venue. Après un dernier bisou furtif, ils s'étaient séparés à regret en se promettant de se retrouver le lendemain, pour participer à l'atelier de danses folkloriques, fort peu prisé par la plupart des garçons qui préféraient jouer au foot ou se bagarrer dans les dunes.

Allongé sur le dos, le drap remonté jusqu'aux yeux, il attendait. Fatigués par la baignade, la plupart de ses camarades semblaient dormir. Les quelques chuchotements et fous rires s'étaient estompés et le silence régnait, tant sous la tente qu'à l'extérieur. Seule une petite brise nocturne faisait vaciller les branches des pins sylvestres qui lâchaient quelques aiguilles, tombant et glissant furtivement sur la toile, faisant un petit bruit semblable à celui de rongeurs se baladant dans un grenier. L'un des pans de toile frottait aussi par moments sur le bois, faisant battre plus vite son cœur. Lui aussi s'était démené dans les vagues, dans le périmètre de sécurité, tenu à chaque coin par un moniteur ou une monitrice transie de froid, dont la chair de poule s'intensifiait à chaque fois qu'une vague plus forte que les autres se plaquait sur ses reins, ses hanches ou son nombril. Chacun était vigilant face au danger que représentaient les méduses qui pullulaient cette année-là sur la Côte Atlantique. Les enfants retournaient celles qui s'étaient échouées, du bout de la sandale, ou essayaient d'en crever l'ombrelle, cette coupole translucide caractéristique, avec un bâton. Les plus téméraires tentaient de les soulever en plaçant le dit bâton à la jonction de l'ombrelle et des tentacules, pour les lancer en direction des filles, mais les cadavres glissaient le plus souvent, comme un amas de spaghettis échappant à la fourchette au-dessus de la casserole fumante, en retombant sur le sable avec un bruit spongieux. Ses nuits précédentes avaient été peuplées de cauchemars ; il avait rêvé de serpents se glissant sous ses draps, à l'image des vipères et des couleuvres attrapées par un moniteur passionné par ces bestioles, ayant décidé de construire un vivarium. Celui-ci fut installé non loin du réfectoire, sur une longue table, et les colons se pressaient autour de lui, après le repas, pour satisfaire leur curiosité ou se faire peur. Certains recherchaient chaque jour des grenouilles ou des insectes à donner à manger aux reptiles, et cela les changeait des activités ordinaires. Sans se l'avouer, la pensée qu'un serpent s'échappe du vivarium et se réfugie sous une tente en avait effleuré plus d'un. Aussi, le soir, les plus peureux, en plus de vérifier que leur lit n'avait pas été refait en portefeuille, inspectaient, l'air de ne pas y toucher, les recoins de leur literie pour éviter toute mauvaise surprise. D'autres, à moins que ce ne fût les mêmes, regardaient aussi sous leur lit pour vérifier que personne n'y était caché.
Le drap à présent descendu sous ses narines, afin de respirer, bien malgré lui il veillait. À la différence de ses tentatives, toutes ratées, de faire des « nuits blanches » avec ses meilleurs copains, il était décidé à s'endormir rapidement pour retrouver au plus vite la lumière rassurante du petit matin. Au bout d'un temps indéterminé, s'étant enfin assoupi, un bruit le fit sursauter, celui d'un panneau de toile s'ouvrant et se refermant. Il n'était pas certain que son moniteur fût renté de sa réunion qui pouvait traîner, et n'osant pas se faire remarquer en appelant l'un de ses voisins de lit, il se tut, tout en se glissant le plus bas possible sur son matelas, en remontant doucement son drap au-dessus de sa tête. Retenant sa respiration, il essayait de faire le mort. Il s'était déjà entraîné à cela, chez lui, en imaginant sa présence sur un champ de bataille, et à la meilleure manière d'échapper à un boulet, une balle, ou pire, à un coup de baïonnette qui lui perforerait « la boyasse ». Il pensa alors au Petit Poucet retirant les couronnes de la tête des filles de l'Ogre pour les placer sur celles de ses frères et de la sienne. Dans le cas présent, il n'avait pas de couronne pour le protéger, et il espérait, de la manière la plus lâche qui soit, que si certains garçons devaient être égorgés, ce seraient ceux de la rangée d'en face ! Ou bien il songeait au rôdeur choisissant un des lits au hasard, et dans sa tête, il croisait les doigts pour que ce ne fût pas le sien. Son cœur battait très fort. Tous ses sens en éveil à cause du danger qu'il sentait approcher, et malgré le sang qui tapait à ses tempes, il crut entendre un frottement sur le plancher, qui s'arrêtait, puis reprenait, comme si l'agresseur hésitait encore sur le choix de sa victime. Il pensa très fort à ses parents, bien conscient qu'ils ne pouvaient rien faire pour lui. La toux de l'un de ses compagnons de chambrée le ramena à la réalité. Ce bruit familier, et le fait qu'il suffoquait sous ses couvertures, lui firent sortir la tête hors de ses draps. Perdu pour perdu, il préférait affronter le danger et succomber bravement. La fraîcheur ambiante lui fit du bien. Il eut beau scruter l'obscurité en balayant du regard l'espace de la tente, à part la toux de son camarade, qui s'agitait et se retournait sur sa couche, aucun bruit anormal, aucun mouvement suspect ne se manifestaient. Restant en éveil quelques minutes, il emprisonna son corps solidement dans ses draps, comme s'il voulait se transformer en momie, puis définitivement rassuré par les quintes de toux qui se produisaient à intervalles réguliers, il finit par se relâcher et s'endormir. Au matin, alors que la chambrée était encore silencieuse, il regarda autour de lui,sans bouger, et eut honte de ses frayeurs. Le soleil filtrait par les jointures des pans de toile, et la journée s'annonçait prometteuse...
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Jeanne en B. · il y a
J'adore chaque matin lorsque le jour filtre au travers des volets
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Felix CULPA · il y a
Ha les colos ! J'en ai animé pendant une quinzaine d'années ! Merci de me faire revivre ces bons moments Joël !
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Joël Riou · il y a
Je n'avais pas prêté attention à votre commentaire, merci Félix !
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Anges Addison · il y a
Ce texte me fait repenser à des souvenirs enfouis... J'ai été dans les colonies de vacances aussi, en tant qu'enfant puis en tant que monitrice... Des frayeurs bien réelles et qui sont si bien rédigées, bravo !!
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Joël Riou · il y a
Merci Anges, j'ai effectivement essayer de traduire les peurs enfantines à partir de souvenirs personnels.
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M. Iraje · il y a
Les cauchemars d'enfants sont à la hauteur de leur imagination. Bien vu !
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Joël Riou · il y a
Merci Miraje !
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Marie Quinio · il y a
C'est très bien écrit !
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Joël Riou · il y a
Merci Marie !
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chris76 · il y a
Intéressant , bien narré et bien imagé , je retrouve là ma tête d'enfant qui se laisse submerger par toutes sortes d'histoires la nuit tombée , sous les couvertures . Etape obligatoire , à priori . Merci, mon vote ....
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Joël Riou · il y a
Merci pour ce commentaire emprunt de nostalgie.
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Flore · il y a
Un texte bien conté. Pour avoir été éducatrice, je retrouve bien les schémas des histoires d'adolescents. S'amuser à se faire peur et finir par y croire....Un joli moment de lecture.
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Joël Riou · il y a
Merci Flore. Ce texte semble réveiller bien des souvenirs.
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Joël Riou · il y a
Cette petite nouvelle est le condensé d'une autre, plus longue, intitulée "L'Homme en noir" ; je l'avais proposée pour figurer dans le catalogue de Short Edition jeunesse, mais elle n'a pas été retenue. La voici donc en ligne, à vous de juger de son intérêt.
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