Petits bavardages entre voisins

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Fan principalement de SF et de polars, mais pas que Je vous invite à lire ma nouvelle en lice sur le site aufeminin.com : L'Avertissement  [+]

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— Tiens, c'est quoi ce bruit ?
— Quel bruit ?
Phil et David aimaient se retrouver comme chaque fin d'après-midi, une fois les grosses chaleurs passées. Ils rejoignaient le vieux banc à mi-chemin de leurs maisons respectives, à pas lents, la canne à la main. Chacun portant la même casquette fripée aux couleurs des bleus, comme une réminiscence d'un sport aujourd'hui disparu. Marcher les maintenait en forme, comme leur avait conseillé le médecin il y a fort longtemps. Arrivés à destination, ils se saluaient d'un geste de la main, prenaient place sur le double siège métallique installé au bord de la petite route de campagne et lançaient la conversation d'une façon ou d'une autre. Taper la causette était leur petit plaisir à eux ; cela pouvait être des souvenirs, ah, ils en avaient vu du pays jadis avant de revenir vieillir tranquilles dans ce coin paumé où ne vivaient plus que quelques rares hurluberlus. Des ragots, ça c'était le plus marrant et il y en avait toujours ! Sinon, ils puisaient dans le stock des nouvelles du jardin, l'arrivée des champignons, des premières châtaignes ou de tout autre événement de saison. Là, c'était octobre.
— Ce bruit de moteur, on dirait que ça vient de par là, poursuivi l'un des deux, d'assez loin je pense.
— Je n'entends rien, Phil, il n'y a rien sur cette route, rien du tout.
— Mais si, je te dis que je l'entends. C'est peut-être un bus. Tu sais... ça fait... enfin, comme un moteur, quoi. Tiens, ça s'est arrêté.
— Mais il ne passe plus aucun bus sur cette route depuis au moins dix ans. Ni ailleurs d'ailleurs, précisa le prénommé David, essuyant son visage en sueur avec le bord de son tee-shirt.
— Ça, on ne peut pas être sûrs... P'têt bien un bus qui viendrait de loin. Un train, ça n'est pas possible, ils ont démonté tous les rails de la vieille voie ferrée pour la guerre éclair de 28.
— Je suis au courant. Ils ont tout pris, jusqu'aux cloches des églises et pour rien en plus, nous voilà tous membres forcés de l'Alliance Asiat. Avec ou sans les cloches, ça n'a rien empêché.
— On a eu une veine d'y échapper, quand on y pense ! Si on avait eu rien que deux ans de moins, ils nous enrôlaient ! Et pour faire quoi dans leur foutue guerre ? Remplir avec nos mains tremblantes les bombes à bactéries et sans porter de protection ? Ça non plus, ça n'a rien empêché. Ils nous ont bien eus.
— Et nous voilà à espérer entendre un bruit au bord de la route, comme si quelqu'un allait venir...
Le soleil encore chaud de cette fin d'après-midi d'octobre se tenait bas à l'horizon. Bientôt, il ferait moins clair et il faudrait rentrer, surtout ne pas risquer une attaque de ces saloperies d'insectes nocturnes, les corps de deux pauvres jeunes avaient été retrouvés fin août, cela n'avait pas été beau à voir.
— Je l'ai vraiment entendu, David, je te dis. Remarque, cela pourrait être tout aussi bien une voiture.
— Ou une moto tant que tu y es. Ah, je me rappelle quand j'ai eu ma première bécane ! Qu'est ce que je l'aimais, une BM, 800cm3 ! Ah, quelle beauté ! D'occasion, je l'avais achetée avec ma paie de fin d'apprentissage, en 1990 ! J'avais tout juste vingt ans, tu te rends compte ?
— Oui David, si ça se trouve une moto. Mais ne je crois pas, c'était plus sourd et plus lent. Je sais reconnaître une moto, même après tout ce temps.
— Et pourquoi, moi, je ne l'aurais pas entendu ce bruit de moteur ?
— J'ai toujours eu une meilleure ouïe que toi, David, sans vouloir te vexer. Surtout maintenant.
— De toute façon, cela ne peut pas être un moteur : cela fait trop longtemps qu'il n'y a plus aucune voiture avec du carburant. Silencieuses qu'elles étaient car à l'électricité ! Jusqu'à... et bien, jusqu'à l'accident.
— Tu as raison. Encore un sacré truc que cet accident, ils disaient que c'était sans danger, leur nucléaire. Mais ça a quand même rayé de la carte un quart du pays, heureusement pas le nôtre, de quart.
— Je te rappelle que Nathalie y a perdu toute sa famille, elle venait de là-bas. Elle n'a jamais su ce qu'ils étaient devenus et comme c'était interdit d'aller y voir... Ouai, il s'en est passé des choses dans ce début de siècle ! Les pauvres jeunes de maintenant, ce qu'ils dégustent ! Nous au moins, on a connu les fameuses années quatre-vingt, la musique qu'on écoutait !
— Le passage à l'an 2000, les CDI, les CDD et les allocations chômage ! Fini tout ça !
— Ouai, fini. Bon, ben, je crois qu'il va falloir y aller.
— Je viens de l'entendre à nouveau ! Un grand bruit, bien plus fort mais toujours assez loin, ça ne peut pas être un moteur...
— Il m'a semblé entendre quelque chose, comme un...
— Ah ! Tu ne me croyais pas ! Hé mais c'est quoi cette lumière blanche en forme de champignon ? Ça, tu le vois ?
— Oui, plein nord... Phil, cela ne serait pas par là, à quatre-vingt trois kilomètres exactement, qu'il y a la centrale ? La dernière, celle qu'ils n'ont pas voulu fermer il y a cinq ans ?
— On a intérêt à se dépêcher de rentrer ! On se voit demain ?
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