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Mhebert

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L’homme s’avance vers la machine, gigantesque, monstrueuse. Les énormes dents de ses rouages ne l’effraient pas : la douleur franche et crue, sans mystère, il ne la craint pas. Il la désire même, elle recouvrira l’autre, celle qui l’a amené en ce lieu. Pour quelques secondes, ses dernières, il sera délivré de cette torture inexplicable, de cette angoisse sans objet, et sans trêve.

L’homme est juste au-dessus de la machine maintenant. Il a enjambé la barrière, il ne lui reste plus qu’à sauter, et cette pensée le grise. Il a oublié son mal. Dans un instant il va sauter, il n’en doute pas, mais il veut prendre son temps, savourer ce moment. Il pense soudain à ce film où Charlot sort miraculeusement indemne d’un passage entre les rouages d’une telle mécanique. Il se dit qu’il s’apprête à jouer la version réaliste de cette comédie, sa vérité macabre. Celle qu’au fond Chaplin évoquait, entre les lignes. Cette idée produit chez lui une étrange sensation, un vague sentiment de satisfaction ; comme si son geste prenait subitement une signification, peut-être même de l’importance. Il a envie de sourire, et cette envie elle-même le fait éclater de rire. Mais son rire est inaudible, voilé par celui de la machine, qui l’attend.

Le bruit assourdissant que produit la machine témoigne de sa puissance. L’homme en est rassuré : il a bien fait de venir à elle, elle ne va pas le laisser à moitié vivant, handicapé, humilié. N’empêche, il aurait préféré une fin moins tapageuse, un peu plus solennelle ; plus sereine en tout cas. Qui pourra en lire le message, au milieu d’un tel vacarme ?

Il la connaît bien cette machine, depuis le temps qu’il est à l’usine. Il la regarde souvent par la fenêtre du petit atelier insonorisé, tout en bas, et qui lui sert aussi de bureau. Elle semble ne jamais avoir besoin d’entretien ; elle s’ébranle invariablement à 8 heures, et s’arrête pile à 5 heures, comme si c’était elle qui décidait de la journée de travail, qui donnait la cadence. La machine absolue, sans défaut, parfaite.

En la voyant d’en haut pourtant, et de si près, maintenant qu’il s’imagine y plonger, s’y amalgamer, il est surpris et déçu par son apparence grossière, par sa malpropreté aussi. Songeur, il regarde les rouages plonger sans fin dans le bain d’huile, en remonter une nappe dégoulinante de ce liquide sombre, visqueux, qui s’écoule aussitôt le long des bras en mouvement selon un trajet capricieux, et va rejoindre à nouveau le bassin. Il est d’abord rebuté à la vue de cette huile sale qui va s’introduire en lui, pénétrer ses entrailles, le souiller. Mais petit à petit il se reprend, réalise que ce sang noir qui circule dans la machine est ce qui la rend vivante : ce n’est plus une mécanique qui va bêtement le broyer, sans même s’en rendre compte, comme une quantité négligeable, c’est un être vivant qui va le dévorer, qui va mêler son sang au sien, s’en nourrir.

Voilà encore une idée dont les autres se moqueraient. Ils sont cruels les autres, il avait tort de leur parler, sa mère le lui disait tout le temps. Elle voulait toujours le protéger, sa mère. Pourquoi a-t-elle fait ça, alors ? Il le sait bien, lui, que ce n’était pas un accident. Qui le protégera maintenant ?

Subitement, la machine s’arrête. L’homme sort de sa rêverie, réalise qu’il est 5 heures, qu’il a trop tardé, qu’il n’a pas vu le temps passer. Qu’importe, elle se remettra en marche demain, elle l’attendra. Il reviendra. Il dormira bien ce soir, pour une fois. Parce qu’il sait que demain...

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157 VOIX

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Chantal Noel · il y a
Un texte fort, bien écrit et cette machine presque humaine, cet homme qui va mal. j'aime beaucoup
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Elena Hristova · il y a
une machine destructrice qui se fait désirer par un homme tourmenté, j'avoue que c'est un point de vue assez intéressant, d'autant plus que votre texte est très visuel, on voit bien toute la mécanique mise à l’œuvre et cela fait frissonner.. mes 5 votes avec plaisir
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Mhebert · il y a
Merci Elena
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Nadine Gazonneau · il y a
Communion très forte entre l'homme et la machine. Fort bien écrit. Mes votes avec plaisir. Je vous invite à découvrir * le grand noir du Berry* en finale du prix haïkus. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/grand-noir-du-berry
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Chantane · il y a
texte fort , bon moment de lecture
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Mhebert · il y a
Merci Chantane et Iméar!
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Solenn Emmvrique · il y a
Joli texte, très bien écrit...bravo***
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Paul Lachance · il y a
Une mort qui aurait été pas si glorieuse somme toute. Espérons que la nuit lui aura porté conseil. Toujours bien ciselés tes texte. On attend le prochain avec impatience.
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Olivier Vetter · il y a
Encore une machine fainéante qui ne fait pas d'heures sup'
Un bel exemple pour la jeunesse
Mais où allons nous?

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Claudine · il y a
Des machines et des hommes, une homme et sa mère, du boucan, de l'huile, famille broyée...là, c'est vous qui avez le pouvoir de nous donner de l'émotion. Machinal et humain.
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Mhebert · il y a
merci Claudine
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Geny Montel · il y a
Une belle image d'un traumatisme qui a du mal à s'effacer...
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