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Perspective imaginaire

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Benoit Maheux

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Edgar Allan Poe a écrit une nouvelle dont le titre m’échappe. C’est l’histoire d’un homme couché sur son lit qui voit par la fenêtre, au loin dans les montagnes, un immense monstre se promener sur les arbres, défrichant la nature et passant son chemin. Le lendemain, le narrateur revoit ce même monstre et le voilà lancé dans un délire insensé comme sait si bien le produire Edgar Poe. La finale de cette nouvelle qui grimpe en suspense est décevante. Il ne s’agit pas d’un monstre, mais d’un petit insecte collé sur la vitre, qui passait devant les yeux troubles du narrateur. Une simple question de perspective.

C’était ce à quoi je pensais lorsque je regardais, dans la lune, la fenêtre fêlée de notre maison. Ma femme ne cessait de me dire de la changer, mais nos états financiers ne nous le permettaient pas immédiatement. Je feintais, quant à moi, d’être en épuisement professionnel pour ne pas aller au bureau et je vaquais toute la journée dans le fauteuil à lire et à me pâmer des mots des autres. Lorsque la véritable fatigue me prenait, je fixais la vitre fêlée et je voyais s’animer divers personnages dans les zébrures et les stries. Quand je superposais le décor, un champ et le fleuve, à l’arrière-fond, mes personnages coiffés de bonnets de la couleur du temps avaient un monde digne de mon imagination.

Je n’étais pas en épuisement professionnel. Je voulais tout simplement avoir du temps pour moi. Et voilà que je l’ai donné à d’autres, ce temps. Puisqu’après avoir lu des centaines de pages, j’ai cru pouvoir faire bouger ces gens dessinés dans la vitre. Je me surpris à imaginer un monde de lutins et de gnomes, vivant dans une autre réalité de la nôtre, ayant comme seule loi, celle de croire à l’imaginaire de chacun. Et ce monde m’habita un bon temps, assez pour me mettre à y croire. Et à l’écrire. Certes, je ne montrai jamais ces esquisses à ma femme qui m’aurait simplement dit de m’occuper de la fenêtre, que l’hiver allait arriver et qu’il allait faire froid. Mais j’aimais cette fenêtre ainsi. Je simulais comprendre ce qu’elle me disait pour n’en faire qu’à ma tête et oublier ces dires. Seuls m’importaient les aventures et les périples de ce peuple pris dans le sable de la fenêtre transparente, ce peuple pris entre deux réalités, celle du dedans et celle du dehors, qui avait conscience de tout ce qui se passait simultanément des deux côtés de leur monde.

Une pluie torrentielle se mit à fracasser la terre un soir où ma femme était en réunion. Seul à la maison, je fixais les lumières sur l’autre rive et sur le fleuve et elles se fragmentaient toutes en éclat dans ma vitre kaléidoscopique. Alors se mit à naître un dragon, un dragon cracheur d’eau qui tentait d’annihiler mon petit peuple adoré. Il avançait et de plusieurs gouttes projetées, noyait mon monde. Les lutins guerriers imaginèrent une arme pour contrer ce monstre, mais celle-ci fut inutile. La créature ailée pilait sur les habitations et les pillait. Les gnomes se réfugièrent chez moi, traversèrent la vitre en piaillant et se mirent à courir partout dans la maison. Ils trouvèrent une cachette sous mon fauteuil. Le dragon resta maître du monde de la fenêtre.

Ils tinrent un caucus et m’invitèrent à me joindre à eux. Comment combattre un être si puissant ? Amateur de western et de loi de l’ouest, je leur dis qu’il fallait combattre le feu par le feu. Et puisque le dragon était cracheur d’eau, il fallait le noyer à son tour. Ils trouvèrent l’idée bonne et s’enfuirent préparer leur plan.

À l’extérieur, il pleuvait toujours à torrents. J’attendis leur revanche avec frénésie et sur l’entrefaite, ma femme arriva complètement trempée. Elle me dit qu’il y avait des inondations à l’extérieur, qu’elle avait bien failli ne pas pouvoir traverser le pont, qu’elle avait eu peur que la voiture restât calée dans les rivières formées dans la rue. Le dragon dans la vitre crachait toujours ses filets d’eau. Ma femme s’approcha de celle-ci et rabâcha qu’elle laissait entrer des fuites. Je me fichais de ce qu’elle me disait. Je voyais le fleuve gonfler, se transformer en boule et grimper le champ. Ma femme en fut aussi consciente. Du fleuve, un énorme bras transporta les récoltes du champ, l’épouvantail suivi, la vieille charrette aussi, et tous ces objets pris dans les remous de la vague du fleuve se précipitèrent vers notre maison. J’en souriais de satisfaction, ma femme fut apeurée. Du coin de mon oreille, j’entendais ricaner le petit peuple que j’avais imaginé et mis en vie. Le dragon dans la vitre tenta d’étendre ses ailes et de s’enfuir. Mais la vague entra de pleins fouets dans la fenêtre et nous fûmes projetés avec des millions d’éclats de vitre dans le fond du salon. Ma femme périt noyée.

Ce fut après une longue convalescence que j’appris les rumeurs circulant dans le coin. Des petits bonshommes se promenaient maintenant dans toutes les maisons du voisinage et racontaient aux enfants le rêve d’un monde détruit par un dragon. Qu’il fallait aimer l’eau pour bien vivre ! Qu’un jour, nous serons confrontés à la réalité du monde de l’extérieur et celui de l’intérieur. Qu’il fallait trouver le juste milieu !

Moi, je m’applique à mettre par écrit tout ce que j’entends de ce petit peuple. Je ne retournai jamais plus au travail, me réfugie dans la raison de l’imaginaire et ne réponds pas aux principes que les lutins tentent d’inculquer aux enfants. « Il faut bien que quelqu’un se sacrifie ! » dis-je en rigolant.

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Elena Hristova · il y a
C'est dur dur le travail de l'écrivain, avec tous ces lutins, gnomes et dragons qui ne cessent de vous compliquer la tâche. Vous avez raison de tenir la bride haute.
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