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Stéphane Livino

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Luc n’a pas eu le temps de réaliser ce qu’il se passait. Le hurlement des pneus qui tentent de s’agripper au bitume, le choc sourd et cette masse informe qui vient percuter le pare-brise l’ont brutalement sorti de sa léthargie éthylique. Vautré sur le siège passager de son Audi, il met plusieurs secondes à comprendre que sa vie vient de basculer. Au volant, son fils est hagard, comme si la décharge d’adrénaline qui vient d’irriguer ses veines avait eu pour effet de statufier son corps. Luc reconnaît les lieux : le campus de l’université de Lyon-1. Le tableau de bord indique 2h16. A travers le pare-brise fragmenté, il visualise un corps gisant au milieu de ce qui semble être une piste cyclable. Plus loin, le cadavre métallique d’un vélo de ville est étendu sous la lumière blafarde d’un réverbère. Une violente réalité s’impose alors à lui : Léo, 20 ans, vient de renverser un cycliste. Luc sort, s’approche du corps. La jeune fille ne bouge pas, ne respire pas, elle est morte, c’est une certitude. Du sang s’écoule de son oreille droite.

Le regard perdu dans les moulures du plafond du tribunal correctionnel de Lyon, Luc repense à l’accident qui justifie sa présence ici. Un an déjà, un an de survie, de nuits blanches à broyer du noir, à ressentir les tenailles de la culpabilité torturer son esprit. Le visage tuméfié de la jeune victime l’obsède, il sait qu’il ne pourra jamais l’effacer de sa mémoire. Rongé par le remords, il a déroulé maintes fois le scénario de cette nuit, essayant en vain d’en changer l’issue macabre. Avant le début de l’audience, il prend le temps de se remémorer le début joyeux de la soirée du 2 octobre 2016.

Luc avait l’impression de ne jamais en avoir fait assez pour Léo. Séparé très tôt de sa mère, il était devenu malgré lui un intermittent de la paternité. Son fils n’avait que 7 ans. Un week-end sur deux et la moitié des vacances scolaires. Une sentence classique que le père n’avait pas cherché à négocier pour ne pas infliger à son enfant un conflit avec sa mère. Hors de question que Léo soit l’enjeu d’une partie de poker menteur conjugal, arbitré par des avocats cupides et insensibles. Luc s’était donc adapté à l’exercice de sa paternité à temps partiel mais il avait l’amère conscience que cette situation lui donnait injustement un rôle éducatif subalterne. Comment tisser des liens solides avec son fils en étant aussi peu présent dans son quotidien ? Heureusement, le football avait été le remède et avait comblé ce qui aurait pu être un fossé devenu infranchissable avec le temps. Très tôt, Luc avait fait partager sa passion du ballon rond à son fils. Il l’emmenait régulièrement au stade Gerland où se produisait alors l’équipe lyonnaise, quasi imbattable au début des années 2000. Le plaisir qu’ils partageaient au milieu des bruyants supporters créait quelque chose d’indéfectible entre eux. Dans ces moments de complicité émotionnelle, Luc lisait l’amour filial dans les yeux émerveillés de son enfant. Léo était également devenu un jeune joueur de bon niveau et son père ne manquait aucun de ses matchs ou de ses entraînements. A la fois protecteur et conseiller, Luc contribuait à faire progresser son fils en tant que footballeur. Il assumait alors pleinement son rôle de père.

Il fait doux pour un début de mois d’octobre. Luc et Léo viennent d’assister à la victoire de Lyon face à leur ennemi historique, Saint-Etienne. Les frissons qu’ils ont éprouvés pendant ce match exceptionnel ne se sont pas encore dissipés et ils ont envie de prolonger ce moment heureux. Les amis de Luc proposent d’aller arroser la victoire dans un bar de supporters proche du campus universitaire de Lyon-1. La soirée s’étire dans la moiteur du bistrot surpeuplé. Les bières se succèdent. 2h, il est temps de rentrer. Luc se sent fatigué mais souhaite prendre le volant. Léo insiste pour conduire : ils ne sont pas ivres, loin s’en faut, mais il ne fait aucun doute que leur taux d’alcoolémie dépasse la limite autorisée. Conduire la puissante berline de son père procure à Léo un sentiment de jouissance légitime. Sur une avenue assez large qui traverse les bâtiments universitaires, il appuie légèrement sur l’accélérateur, juste pour mieux profiter de l’élégant vrombissement du moteur. 90 km/h, pas plus, Léo ne veut prendre aucun risque. Il ne voit pas le cycliste déboucher sur sa droite. Il enfonce la pédale de frein. Yeux clos au moment de l’impact. Bras raides soudés au volant. Corps tétanisé. Silence dans l’habitacle. Lorsqu’il émerge de sa prostration, Léo aperçoit son père penché sur le corps inerte. Il le rejoint. Luc lui parle, Léo écoute, acquiesce et pleure. Sur cette avenue sombre et déserte, leur existence insouciante vient de chavirer dans le drame.

Léo apparaît dans le hall du tribunal où Luc patiente sur un banc, devant la salle d’audience. Il se dirige vers son père, s’assied à ses côtés et l’embrasse. Maître Glik, avocat spécialisé en droit routier, les rejoint peu après. Il se tient debout face à eux, son téléphone portable rivé à l’oreille. Léo ressent une très forte tension intérieure que ses pincements de lèvres trahissent. La main de son père posée sur son épaule parvient à l’apaiser. Dans un coin du hall, les proches de la victime se sont regroupés et échangent des accolades réconfortantes. Après une insupportable attente, la porte de la salle d’audience s’ouvre et un huissier appelle l’affaire Dubois. Léo et son père se lèvent et pénètrent dans ce lieu austère, suivis de près par Maître Glik. Ils échangent un dernier regard ému et se séparent.

— Mr Dubois, pouvez-vous décliner votre identité complète ?
— Je m’appelle Luc Dubois, j’ai 46 ans, je vis au 8 rue d’Ivry, Lyon 4e.

Sous le regard humide de son fils, Luc, debout à la barre, écoute le président du tribunal énoncer les faits qui lui sont reprochés. Il sait qu’il encourt une lourde peine, probablement de la prison ferme, mais il doit payer à la hauteur de l’irréparable faute commise. Il ne s’est jamais autant senti père.

PRIX

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RAC · il y a
Tragique mais très bien écrit !
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Brigitte Robert · il y a
La magie des mots qui fait vivre dans un court récit.
Émotion et attachement pour les personnages même si l'histoire met en avant le problème de l'inconscience de prendre le volant après des soirées un peu trop arrosées ...
La culpabilité, les regrets ne consolent jamais...
Et ce père si soucieux de préserver son lien avec son fils déjà lors d'une douloureuse séparation des années avant ira jusqu'au bout de son amour ...
Un drame humain poignant et bouleversant, drame de la conduite quand une seconde d’inattention brise des vies...Je partage ce récit. Bon weekend

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Benjamin Sibille · il y a
+5 rien que pour le titre
Un recit sobre et touchant a la fois
Si vous voulez passer https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-cheval-et-la-fleche

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Plumareves · il y a
Un drame humain sobrement conté ce qui rend le récit d'autant plus poignant.
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Nadine Gazonneau · il y a
Très réussi et abouti.. +5. Je vous invite à découvrir "en route exilés" en finale du prix tanka.https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/en-route-exiles
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Dranem · il y a
Un drame hélas ordinaire et des vies brisées : si c'est pour dénoncer l'alcool au volant, les supporters bourrés et le culte de la bagnole style Audi j'adhère !
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Virgo34 · il y a
Un texte bien écrit et plein d'émotion.
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Fred Panassac · il y a
Histoire bien construite avec le flash back du début et le déroulement implacable jusqu'à la chute (que je n'avais pas devinée, bien qu'elle apparaisse souvent dans des fictions mais ici elle prend un sens encore plus poignant)
Le sens des responsabilités (un peu tardif mais écrasant)
Mes 5 voix

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Ode Colin · il y a
Mes votes obligatoirement ! C'est bien écrit, en quelques lignes on s'attache à ce père et on est désolé pour lui. Ce qu'il fait est beau (même si je ne sais pas si c'est bien). J'ai beaucoup aimé, vraiment !
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Pacotille · il y a
Des vies brisées décrites en quelques lignes, un amour à la hauteur du drame. Une bien belle page. Merci.
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