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Pavé d'une bonne intention

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Chaussée de sandales diaprées – le type de sandales d’été glorifiées par la quadrichromie sur papier lisse et glacial d’un de ces magazines qui prétendent faire la pluie et le beau temps dans le domaine de la mode (cela s’entend, nulle place pour la météo) et ne pouvant que susciter des engouements changeants chaque année à la même période, Jessica (le prénom a été modifié) avançait, ce soir-là, à grandes enjambées sur le trottoir gauche - direction cathédrale – de la perspective Rustaveli à Kutaïssi (Géorgie, centre administratif de la région Iméréthie) lorsque le plus gros orteil de son pied droit heurta de plein fouet la partie saillante d’un pavé mal taillé !
Elle eut tellement mal qu’elle faillit tomber à la renverse. Une douleur intense. Indicible : aucun mot ne pourrait jamais la traduire ou évoquer cette commotion. Ou alors celle ou celui qui en ferait son affaire, sa petite entreprise littéraire, sa marotte cérébrale pour intelligentsia intègre mais bohème – « Ecrire la douleur, décrire le choc », produirait fatalement quinze volumes de six cent pages : recherche de toute une vie émaillée de colloques, « dire et redire la douleur de Jessica (dont le prénom a été changé car on ne sait jamais). Beaucoup de temps perdu, somme toute.
Pétrifiée, foudroyée et même possédée par une souffrance intrusive inexprimable, Jessica (ou Roberte, ou encore Sophie : le prénom de « Jessica » a été tiré au sort par Maître Bagrati, huissier de justice à Kutaïssi, Roberte et Sophie viennent respectivement en deuxième et troisième position. Pour toute autre information, appelez ce numéro vert : 0810 778 521) restait sans voix. Les secondes étaient presque éternelles. Aucune issue. Aucun réflexe. L’idée de sortir le téléphone portable du sac à main pour composer les numéros d’urgence avec ou sans crédit ? Non.
Fort heureusement, il y eut dans l’esprit de Jessica (Roberte ou Sophie) une soudaine prise de conscience : elle était face à une apparition. Epiphanie magique, miracle d’amour et de lumière probablement provoqué par l’ange du destin caché derrière la première étoile d’un ciel nocturne annoncé. Marcello Pirosmani – pharmacien tenant boutique au beau milieu de la perspective Rustaveli (magasin sur le trottoir gauche, direction cathédrale), avait été l’unique (c’est ce qu’il pensait) témoin de la scène. Très réactif, il fut aux côtés de Jessica-Roberte-Sophie avant même qu’elle ne pousse enfin un cri et d’effroi et de douleur. Il fallait bien que ça sorte. C’est que Jessica-Roberte (Sophie, troisième prénom arbitrairement attribué) était du style « lente à comprendre », déjà à l’école, elle avait beaucoup de mal à suivre et était plutôt (très tôt, aussi) portée sur... Mais c’est une autre histoire. C’est du passé. Là, ce qui importe, c’est cette rencontre improbable mais authentique, entre une jeune femme aux sandales diaprées (une jeune femme toujours attentive aux dernières tendances dans le domaine de la mode : une « fashion » victime, adepte des émissions de téléréalités) et un apothicaire sur le déclin, pas spécialement « bel homme ».
Marcello l’emmena sur le champ à l’intérieur de son commerce (à la vitrine désuète) afin de prendre le plus grand soin d’un gros orteil qui devenait de plus en plus gros tout en virant au camaïeu de mauves violacés avec une pointe d’écarlate d’environ dix millimètres carrés : point d’impact incontestable.
En sortant de la pharmacie, Jessica avait le gros orteil enturbanné d’un impressionnant pansement dégageant une forte odeur de crème médicinale calmante. Gros orteil du pied droit enturbanné, emballé, emmitouflé, emmailloté, le tout encore accroché à son pied droit bien chaussé (maintenant bien dans sa pompe, façon de parler) dans sa sandale diaprée – le style de chaussure d’été célébrée par les revues de mode.
Au sortir de la pharmacie, quelque chose avait changé. Jessica, dont le prénom a été volontairement modifié (et ce, contre sa volonté), marchait sur le trottoir gauche de la perspective Rustaveli en direction de la cathédrale. Elle était soulagée et heureuse, tenait la main de Marcello Pirosmani – pharmacien, ému, enchanté et sur son trente et un.
Tous deux espéraient, en entrant dans le sanctuaire, la présence d’un prêtre. Souhait exaucé probablement par l’ange du destin (le même que tout à l’heure), qui après tout n’a que ça à faire.
Cette nuit-là, ils se dirent « oui » pour le meilleur et pour le pire. « Oui » pour changer volontairement de nom de famille, pour devenir l’épouse de Marcello Pirosmani, « oui » pour enturbanner à nouveau le gros orteil déclencheur jusqu’à la guérison, et « oui » pour écrire – sur les conseils de Marcello, une lettre à la municipalité...
Pas une plainte : juste une lettre pour dire que sans la partie saillante d’un pavé mal taillé sur le trottoir gauche (direction cathédrale) de la perspective Rustaveli, jamais, jamais, jamais, ils ne se seraient rencontrés. Rarement ville comme Kutaïssi (Géorgie, centre administratif de la région Iméréthie) se voit ainsi remerciée et j’avoue maintenant - lecteur, que j’ignore s’il y a là, matière à méditer. J’ai retenu cette belle histoire qui me fut rapporté (et répétée de manière obsessionnelle, c’est tout ce qu’elle avait à raconter) par une très vieille dame esseulée – Simone, de son vrai prénom, habitant juste en face de la pharmacie (à la vitrine désuète, démodée) Pirosmani. Histoire de la très belle rencontre d’une Cendrillon aux sandales diaprées avec le charmant tenancier d’une officine de remèdes médicamenteux. Rencontre qu’elle aurait pu filmer avec son téléphone portable à l’instant T. Hélas, cette idiote avait oublié de remettre en charge son mobile.
Précisément cette soirée-là.
C’est toujours comme ça !

Je dédie ce récit à Jessica-Roberte-Sophie (bien qu’elle ne sache pas lire) et à Marcello (qui n’aime pas lire).

PRIX

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Amicxjo · il y a
superbe histoire, blesser son orteil pour prendre en définitive son pied...
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RAC · il y a
Adorable cette histoire et bien narrée dans un style vif comme j'aime ! (Peut-être aimerez-vous LE CHEQUE chez moi & si vous cherchez une fashion victim, allez voir MON CHEVAL QUI VOULAIT DES BASKETS)
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RAC · il y a
Adorable cette histoire et bien narrée dan sun style vif comme j'aime ! (Peut-être aimerez-vous LE CHEQUE chez moi & si vous cherchez une fashion victim, allez voir MON CHEVAL QUI VOULAIT DES BASKETS)
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Raymond De Raider · il y a
J'irai lire votre "CHEVAL", dimanche prochain au plus tard. A bientôt.
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RAC · il y a
Sympa, merci ! A+++
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coquelicot Coquelicot · il y a
où un malencontreux accident provoqué la rencontre de 2 êtres qui ne se seraient jamais rencontrés... rocambolesque.
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thierry · il y a
loufoque à souhait ....j'adore ;-)
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Raymond De Raider · il y a
Et l'OVNI est mon mode de transport favori.
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Abi Allano · il y a
Alors là ! Ce texte est un OVNI....original, drôle, limite délirant. Bravo!
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Raymond De Raider · il y a
merci
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Keita L'optimiste · il y a
Je vous donne mes voix en contrepartie des vôtres sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/apparait-maintenant .
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Raymond De Raider · il y a
D'accord !
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Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pour cette histoire attachante ! Mes voix ! Une invitation à découvrir “Le Vortex” qui est en compétition pour la Matinale en Cavale. Merci d’avance et bonne soirée! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-vortex-1
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Rafiki · il y a
Un style hors du commun et très coloré pour magnifier une histoire somme toute plutôt ordinaire (si ce n'est la rapidité de l'engagement). C'est très réussi et cela mérite mes votes.
Je vous laisse une invitation pour "Le chant du merle" si l'envie vous prend. A bientôt

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Raymond De Raider · il y a
Le chant du merle, ok !
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