Passeurs de vies

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En compétition

J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Printemps 2021
Dans le silence ouaté de brume, les canards ont compris et se taisent.
Lucien relève la rame de sa barque, elle glisse sur l’onde noire éclairée d’un trait de lune, il attend que les auréoles se meurent avant de fendre l’eau. Ils sont cinq à bord, deux femmes et trois hommes entassés sur les planches de bois, paletots serrés sur des corps amaigris, visages mangés de cernes, mais dans leurs yeux une lueur fiévreuse, la flamme de l’ultime espoir. Ils en ont tant vu qu’ils ne parlent pas, personne ne les croirait. Les bêtes tuent pour se nourrir, mais l’homme est un loup pour l’homme.
Il dépose les ombres sur une rive froide et fangeuse, pour tout viatique une sacoche de toile accrochée à l’épaule, une identité qui n’est plus la leur et dans la tête des horreurs gravées au poinçon de l’éternité, deuils et plaies vives. Une vie d’errance les attend, tous le savent quand ils saluent de la main, une femme pleure une larme qu’elle essuie d’un geste brusque, le temps n’est pas à l’émotion, ils quittent leur pays, mais n’en ont-ils jamais eu ?
Lucien s’en retourne, le cœur lourd de leur souffrance, soulagé de rentrer au chaud où l’attend la soupe de Germaine. Il retrouvera aussi Ismaël qui s’appelle Jean aujourd’hui, il a sept ans. Comme ceux de cette nuit, sa mère voulait passer de l’autre côté. L’enfant était plus robuste que la femme morte le soir de son arrivée, elle s’est endormie dans la soupente pour ne jamais se réveiller. Le couple a gardé Jean, ils le cachent au moindre sursaut, un bruit de moteur, un chien qui aboie ou le frou-frou des feuillus dans la forêt. Ils habitent au creux d’une combe boisée, en bas le large fleuve ouvre sur la liberté, un havre lorsque les hommes ne jouent pas à la guerre.
L’enfant est un cadeau tombé du ciel, la nature n’a jamais ensemencé le ventre de Germaine, champ aride et pierreux malgré les pleurs. Ils l’élèvent comme le leur, mieux encore, à grandes lampées de crème et de tendresse, on lui enseigne ce qu’on sait de la vie, le beau seulement, le reste il le sait déjà. Il aide à la traite de la noiraude, cueille l’ail sauvage et imite les lapins de son nez mutin. Quand on en sert au repas, on lui raconte que ce sont des poules d’eau, il est si sensible. Jamais il ne demande après sa maman. Son père, personne ne connaît son histoire, évanouie avec la mort de la mère. La famille de Jean, c’est Lucien et Germaine, ses héros si savants, ses dieux qui le protègent. Chez eux, il fait chaud au corps et à l’âme.
La rumeur enfle au village. Les Allemands recherchent tout ce qui mérite de porter une étoile, hommes, femmes et aussi les enfants, petits sans défense qui ne gênent personne à vouloir respirer. On dit qu’ils fusillent sur le champ tout ce qui bouge ou alors ils emmènent les captifs vers nulle part. De hautes affiches barrées de noir tapissent les murs de la mairie. On menace celui qui viendrait à cacher l’ennemi, eut-il encore ses dents de lait.
Lucien est chasseur d’images, il possède un affût, une cabane d’où il observe la faune en temps de paix, il en connaît chaque espèce de son territoire. Il a enfoui l’abri sous les branches azurées du mélèze, tapissé le sol de feuilles et de mousse. Dans le creux d’un tronc moribond, il a camouflé une couverture et des conserves. Pour le cas où. En cas de malheur.
Avec Germaine, ils ont beaucoup réfléchi, peu parlé, ce n’est pas dans leurs façons. Et ils se sont décidés, il faut cacher Jean. Ils ont expliqué au gamin qu’ils allaient organiser un grand jeu. Il lui faudrait du courage et de la ruse. Jean s’inquiète à l’évocation de la forêt, mais Germaine sait trouver les mots et Lucien promet que ce ne sera pas long. Jean a confiance dans ces deux-là.
À la nuit tombée, Lucien emmène le petit en longeant les haies. Germaine l’a nourri au-delà du possible, elle l’a serré un peu trop fort sur sa poitrine chaude et douce comme le miel. Il est emmitouflé de la tête aux pieds, à peine si l’on devine ses grands yeux qui cherchent à comprendre.
Il a fallu résister à la tentation d’aller le voir, vivre normalement si ce mot a encore un sens, aller et venir au rythme des gens d’ici. Oublier qu’un enfant tremblait au fond des bois pour fuir de grands hommes aussi effrayants que leurs chiens, voix rauques et lèvres noyées d’écume.
Deux jours et deux nuits tapi dans le refuge, sans presque bouger, Jean a déjà connu pire. Il a mangé les haricots et les prunes macérées dans les bocaux de verre sertis d’un caoutchouc difficile à tirer pour ses menottes. Sous le soleil, il apprivoisait un écureuil curieux et quand le ciel se teintait de mauve, il comptait les étoiles avant de s’assoupir d’un mauvais sommeil peuplé de fantômes dont il ne parlera jamais.
Les Allemands ont arrêté trois braves garçons du village, pour l’exemple, ils avaient besoin de chair fraîche. Et ils sont repartis ailleurs en quête de nouveaux innocents. Alors Jean est sorti de son abri, il s’est blotti au nid douillet des bras de Germaine devant un grand bol de lait sucré, il a éclaté de rire aux facéties de Lucien, mais dans son regard errait parfois un spectre grotesque.
Ismaël a retrouvé son prénom, il en est fier. Après leur mort, Germaine et Lucien ont été nommés Justes parmi les Justes. Quand ils l’ont appris, là-haut, ils ont souri sans rien ajouter.
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Chan Jau · il y a
Ce battre , toujours luter!
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Norsk · il y a
Une écriture toujours aussi tendre ! Bravo!
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JACQUES LAUNAY · il y a
Merci Chantal d'avoir ranimé ces moments stressants dus à l'inhumanité de certains des nôtres. Les justes sont l'EXEMPLE d'abnégation très au dessus des paradeurs et fanfarons qu'on peut entendre sur les antennes...
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loup blanc · il y a
texte trés émouvant et qu'il faudrait diffuser dans les écoles et les lycées ,même en ces temps de crise sanitaire où les cours sont diffusés ,finalement à temps partiels .la seconde guerre mondiale est finie depuis prés de 75 ans !! Certains n'ont encore rien compris ,la haine de l'autre est encore là !!hélas !!
ces jourds ci , c'est la commémoration des 150 ans de la Commune de Paris
si ce n'est pas la religion , c'est la politique , une autre plus sociale , pus humaine !!
y'a encore du boulot !!!

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Willy Boder · il y a
Le thème est classique, mais l'histoire est si bien écrite qu'on en oublie la triste banalité.
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Jo Kummer · il y a
L’homme est un loup pour l’homme, les loups aussi se livrent des batailles!
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CATHERINE NUGNES · il y a
Beau récit, fort heureusement il y en a eu des Ismaël de sauvé mais combien d'autres sont tombés . Mais cela ne nous a pas servi de leçon.... la bête immonde vit encore
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Constance Delange · il y a
belle écriture pour un beau sujet
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Symphonie · il y a
Une belle écriture au service d’un texte fort. Bravo.
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Duje · il y a
Beau texte , bien écrit , style alerte,clair . Dommage le thème n'a pas pris une ride sur des sites différents .

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