Pas de deux

il y a
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Finaliste
Jury

J'ai attendu des années avant d'ouvrir cette boîte de Pandore d'où ne cessent de s'échapper mes histoires qui ne sont que la transfiguration de petits souvenirs épars. Que me restera-t-il après  [+]

Image de Automne 2020
Moi, c’est Madeline. Je travaille depuis quelques mois à la Résidence « Ciel bleu ». Tout est bleu ici. Comme le ciel du midi. Bleu et blanc. Blanc comme les draps des lits et les cheveux de nos pensionnaires qui sont venus ici pour vieillir tout doucement, au soleil. Beaucoup sont venus seuls, des veufs et surtout des veuves. Mais il y a quelques couples aussi. Regardez ces deux-là. C’est Sergio et Sonia. Ils ont vécu toute leur vie ensemble, ont surtout dansé ensemble. Dans la région tout le monde connaît les cours Lopez. Ils ont tous deux commencé par la danse classique qui les a rapprochés. Puis ils se sont tournés vers tous les types de danse. Le tango, le mambo, la salsa, le chacha, aucune danse n’a de secret pour eux. Ils formaient un beau duo. Et puis trop de souffrance et pas assez de danse ont fini par les écarter définitivement. Ils ont tant tourbillonné ensemble qu’ils ont fini par se lâcher jusqu’à être éjectés hors du cercle. Contrairement à beaucoup de résidents, ils sont deux, mais plus seuls que les autres. Car si elle, Sonia, a perdu l’usage de ses jambes, lui, Sergio, c’est la tête qu’il a perdue. À force de petites chamailleries, ils ont fini par se détester et la vie à deux est devenue un enfer.

Même si nous avons tendance à l’oublier en raison de la simplicité et la routine de leur vie quotidienne, tous nos pensionnaires ont bien sûr une histoire qu’ils évoquent plus ou moins. Mais c’est celle de Sonia et Sergio dont je suis la plus consciente quand je les observe. Tous les matins, c’est le même rituel. Sergio s’avance à petits pas, en pyjama, mais fier et raide comme un i. Il s’approche de Sonia déjà assise près de la fenêtre ouverte qui donne sur le jardin. Pas de dos voûté pour les Lopez. Sonia se tient bien droite aussi, le port altier. Elle se coiffe toujours de la même façon : deux bandeaux de cheveux encadrent son visage creusé de rides. Elle continue à se teindre les cheveux et abuser de maquillage comme les anciennes actrices ou danseuses. Elle souligne un peu trop ses yeux et sourcils d’eye-liner, ce qui assombrit et alourdit inutilement son regard. Ses mains tombent mollement vers son giron en une courbe gracieuse. Il reste en arrêt devant elle, muet, le regard vide, alors elle détourne les yeux et incline délicatement la tête vers le jardin. Elle pousse un long soupir et on ne sait si c’est de rage, de tristesse ou de s’être enivrée du parfum des fleurs. Alors il repart à très petits pas, ses pieds sont restés fins, souples et alertes. À force de rester assise, les formes de Sonia se sont un peu trop arrondies, mais elle les drape dans un long peignoir de velours qui lui garde toute son élégance. Après des années de complicité, plus un mot entre eux, plus un sourire. Sergio ne se souvient plus de Sonia et Sonia ne reconnaît plus l’homme qu’elle a aimé, un homme souple et élégant, toujours bien vêtu.

Malgré toute sa distance apparente, Sonia est une femme aimable et chaleureuse. Sa voix est tendre et douce. Il n’est pas difficile d’imaginer ce que fut leur union. Leurs pas s’accordaient, leurs bouches s’approchaient, leurs mains s’entrelaçaient et leurs corps ne faisaient plus qu’un. Maintenant une froide distance les sépare. Immobilité de l’un, inertie de l’esprit de l’autre. Leurs regards ne se touchent jamais, se croisent à peine, s’évitent même. Un vague souvenir, une infime reconnaissance établit un lien ténu.

À tout petits pas, Sergio s’achemine vers le jardin. Qui sait si elle ne l’envie pas ? Qui sait si elle n’a pas envie de lui dire : « Je ferais bien encore quelques pas avec toi » ? Sonia aime me faire la conversation, sans bouger, ses jambes sont si lasses qu’elle préfère les cacher sous sa robe de chambre. Ses bras reposent mollement sur ses genoux, impuissants, sans expression. De Sergio, je ne connais que les gestes, ses pressions de mains comme pour m’inviter à quelque chose, attirer mon attention, me dire qu’il n’a pas toujours été celui-là. Parfois même il lève un peu le bras comme pour me faire tournoyer sur moi-même. Son corps est encore plein de vie, de force et de fluidité, mais son visage reste de marbre et ses yeux sont vides. Le corps de Sonia est un poids mort, mais ses yeux comprennent et sourient. Entre eux deux cependant, plus rien. Maintenant qu’ils ne peuvent plus accorder leurs pas au rythme de la musique, un fossé les sépare.

Quand la fraîcheur du soir arrive, je ferme la fenêtre et je tire les rideaux, bleus comme le mur. Et même s’ils se sont retirés dans leurs chambres respectives depuis longtemps, je vois toujours les silhouettes de Sergio et Sonia se détacher sur le mur comme si elles y avaient été peintes et faisaient partie du mur. Je me demande si cette fenêtre n’est pas qu’un trompe-l’œil pour donner un sentiment d’ouverture possible à ces deux-là enfermés dans leurs solitudes. Ainsi va la vie de ce vieux couple de danseurs, après les corps à corps passionnés, ils ont fini par se tourner le dos de façon irrévérencieuse. À cette heure, tandis qu’ils sont allongés dans leurs lits, quelle musique berce le sommeil de Sergio, quels frétillements agitent encore les jambes de Sonia ? Serai-je à la hauteur pour les accompagner jusqu’au bout, jusqu’à leur dernière virevolte ? J’ai du mal à suivre ce tempo qui ne fait que ralentir. Avec lequel d’entre eux vais-je accomplir les derniers pas, moi qui suis à peine entrée dans le grand ballet de la vie et qui n’ai même pas encore trouvé de partenaire pour mon pas de deux ?

Finaliste

85 voix

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Chantal Sourire · il y a
J'aime la complémentarité des personnages au-delà de leur souffrance !
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Novolty · il y a
Belle histoire triste sur la fin de vie qui nous attend tous. Très bon style d’écriture. Bravo.
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Paul Thery · il y a
"Dance me to the end of love", (histoire de citer à propos Leonard Cohen)
joli texte mélancolique.

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Eva Dayer · il y a
Mon soutien !
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Hellogoodbye · il y a
touchant et plein d'une délicatesse toute gestuelle...mon vote
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Georges Saquet · il y a
J'ai aimé ... Mon vote.
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Tnomreg Germont · il y a
Belle histoire pleine de cette mélancolie qui nous attend peut-être tous...mes 5 voix
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Veronique Herms · il y a
Excellent, plein de tendresse et de mélancolie. Très belle écriture. Bravo!!!
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Long John Loodmer · il y a
Pour ces 2 beaux danseurs et tes mots qui les dansent si bien
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Ginette Flora Amouma · il y a
Mes votes pour votre texte tout en gracieux mouvements . Belle finale , Pénélope ,
Je suis aussi finaliste en catégorie poésie avec mon poème " les passerelles "

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