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Ils écrivent tous si bien. Ma main ne peut lâcher son crayon et espère encore  [+]

Installée pour quelques instants au calme dans ma chambre, je me laisse aller au désespoir. Comment, à mon âge, continuer à faire face à cette maladie qui s’est emparée de toi voilà cinq ans, juste à la veille de ta retraite ? Nous avions échafaudé tant de projets à deux. Les enfants partis, la vie de travail derrière nous, qu’il serait bon de s’adonner à nos passe-temps favoris : pour toi la musique, le saxo, le jazz, pour moi l’écriture, et puis les voyages...
Trente-cinq ans que nous cheminions ensemble cahin-caha, affrontant les difficultés de la vie, les tracas du quotidien, les périodes de maladie, de chômage. Quand j’avais souffert de dépression tu avais été là pour me raccrocher au monde, et quand un accident t’avait privé de tes deux pieds je t’avais veillé, accompagné, rééduqué et la vie avait repris, plus lente, plus chaotique mais cependant heureuse. Et maintenant tu souffres, les jours qui passent emportent avec eux irrémédiablement tout ton passé. L’an dernier encore tu pouvais raconter l’enfance des enfants, nos premières années ensemble. Seuls quelques visages semblaient avoir été effacés. Tu disais « Ah, André, bien sûr, oui ça faisait longtemps que je ne l’avais pas vu »
Et puis ton enfance a disparu et avec elle tout souvenir de ton entourage familial et amical. Il suffisait cependant que j‘évoque notre première nuit en refuge pour que tout semble comme avant. Peu à peu j’ai appris à relier nos moments à ce passé déjà lointain. « Tiens il fait aussi beau aujourd’hui que quand nous avions dormi à Elisabetta » ou bien « J’ai acheté du pain de seigle, le même que nous avions emporté dans nos sacs à dos pour monter au refuge » ou encore « Mets ton pull bleu, il a la couleur des yeux de la gardienne ».
Une étincelle s’allumait aussitôt dans ton regard de plus en plus éteint. Et moi je croyais que rien n’était perdu puisque tu te souvenais. Il suffisait de te parler et nous pourrions encore continuer ensemble. En décembre dernier, alors que je préparais de la polenta en chantant cette litanie qui nous avait fait tant rire cette première soirée en Italie tu as déclaré « je n’aime pas la polenta, je n’en ai jamais mangé ! ». Je suis restée interdite et puis sur un ton qui se voulait léger « Mais si tu en as mangé à Elisabetta, on mourrait de faim après cette longue journée de marche ». Tu t’es fâché tout net, t’es enfermé dans la chambre et a refusé ton repas. Les mois qui ont suivi ont apporté leur lot de passages violents, difficiles. Te rappeler ces bons moments suffisait de moins en moins souvent, tu devenais irritable et taciturne à la fois. Je m’épuisais à rassembler les pièces du puzzle de ta mémoire.
Voilà quelques semaines alors que, fait inhabituel, tu t’étais réveillé tôt, je t’ai retrouvé dans le bureau occupé à fouiller le grand tiroir. Tu ne m’avais pas entendue, je t’ai vu soulever les papiers un à un jusqu’à ce que tu brandisses une enveloppe que rien ne distinguait. A ce moment-là tu t’étais retourné, m’avais vue et m’avais tendu l’enveloppe. « C’est pour toi, je ne sais pas pourquoi mais je sais qu’il faut que je te la donnes », et visiblement épuisé tu étais parti te recoucher. Cette enveloppe inoffensive en elle-même avait été comme un tremblement de terre pour moi ; j’avais tout d’abord refusé de l’ouvrir et puis poussée par l’urgence de ta voix j’avais cédé. Continuer à faire comme avant a été terrible. J’ai vu chaque jour le silence t’envahir, ton regard se vider un peu plus. Je ne savais plus où te rejoindre, comment t’atteindre et je m’épuisais à endurer tes colères. C’était à mon tour de réveiller la douceur d’un soir d’été, quelques mots d’italien, le repos bien mérité au creux d’une couchette partagée, la douceur des mots d’amour au seuil du sommeil. Chaque jour je me transportais par la pensée jusqu’à ces instants de bonheur. « Regarde ! c’est lui, c’est Louis, il est celui que tu as aimé ! ». Aujourd’hui, me le répéter ne suffit plus, je te regarde avec de plus en plus d’impatience, de colère même. Alors je reprends la lettre.
« Anne,
Je sens bien que mes souvenirs s’effritent, que cette maladie sera plus forte que moi. J’espère qu’elle ne gagnera pas la partie trop vite. Je t’aime trop pour que tu souffres. Quand viendra le moment où j’aurai tout oublié de notre amour, où je serai un autre, un inconnu pour toi, alors s’il te plaît laisse-moi partir...
Louis »
Le temps est venu. Il y a, non loin, un centre qui accueille ceux qui comme toi sont partis dans un autre monde, un monde vierge de tout souvenir où le temps n’existe pas, un monde solitaire. J’irai t’y voir chaque jour, te parlerai, même si je sais que plus jamais je n’accèderai à ton univers.
Voilà trente-cinq ans que tes jours accompagnaient les miens, je suis prête. Maintenant tu peux partir.
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