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Parce que l'amour, c'est pas très folichon

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BlueSnowAngels

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La pièce était blanche, décorée par les couleurs vivantes des tableaux accrochés aux murs. Ils étaient disposés avec parcimonie, assez pour que chacun attirent l’œil des invités. La foule, acteurs costumés et starlettes en robe de satin, arrivait par vagues depuis une heure. La salle accueillait le troisième vernissage de Vanessa.

— Mesdames et messieurs, bien le bonsoir ! s’exclama l’artiste de vingt-et-un ans.

Elle fit sursauter toute l’assemblée. On avait entendu sa voix avant même de la voir. La jeune femme déboula dans la pièce comme une tornade. Maladroitement, les mains tremblantes, elle accrocha son foutu tableau au mur. Elle se retourna brusquement et détailla les personnes présentes.

— Voyez-vous, on m’a très gentiment demandé de finir ce tableau avant l’ouverture. Sauf que vous le remarquerez, peindre, ça fait ressortir... quelques souvenirs.

Elle était tout en ironie et désigna théâtralement son visage.

— Mais vu que je suis bonne élève, je vais finir ce tableau à la con devant vous histoire que tout le monde soit satisfait !

La foule resta silencieuse face à Vanessa. Les femmes plaquèrent une main sur leur bouche, effrayées par son allure hirsute. Les hommes foncèrent les sourcils, soucieux de constater le noir autour de ses yeux, les larmes roulant sous son menton. Tous restèrent muets en apercevant sa détresse.

Vanessa releva la tête, attrapa furieusement un pinceau et peignit. Ses gestes étaient imprécis, précités. Elle dessinait des yeux pétillants d’amour à ses personnages tandis qu’elle expliquait, la voix chevrotante :

— Un homme et une femme qui s’enlacent et s’embrassent. Matez-moi ces regards énamourés mesdames et messieurs, n’est-ce pas adorable ? Profitez-en mesdemoiselles, ça ne durera pas.

Elle ricana, ses mots répercutant en elle des souvenirs qu’elle aurait préféré oublier. Ben et ses mains rugueuses sur son corps. Ben et sa voix grave à son oreille. Ben et ses lèvres pulpeuses sur les siennes. Rageusement, elle essuya la morve de son nez, les vagues au bord de ses cils.

— Putain, pourquoi ça fait encore aussi mal ? murmura-t-elle, les jambes flageolantes.

Elle releva le menton, encore, dans une attitude fière. Les quelques privilégiés l’ayant entendue la prirent en pitié. Pauvre gamine, pensait-on, elle connaît son premier chagrin d’amour. Mais c’était plus que ça. Beaucoup plus.

Elle dévisagea les stars, l’œil farouche.

— Est-ce que quelqu’un est foutu de me dire ce que je peins en arrière-plan ? Oui ? Non ? Personne ?! Franchement, vous êtes nuls.

Elle fit une pause, reprit son souffle.

— C’est l’aube ! Observez-moi ce dégradé de tons chauds. Le soleil qui se lève ! N’est-ce pas magnifique ?! s’écria-t-elle.

Elle se rappela de leur restaurant dans la rue des Noyers, de leurs caresses dans le salon, de sa façon de lui dire bonjour avec un bisou sur le nez, de sa demande d’aménager ensemble...

— Mais, dit-elle en levant son doigt. De plus près, on voit le ciel se noircir tout au loin. C’est insidieux, pernicieux, on le voit pas venir, mais il frappe sans se soucier des conséquences.

Elle reprit son outil, écrasa les poils dans le bleu marine et traça la ligne d’horizon. Le noir prenait de l’ampleur. Les oiseaux moururent. Les ombres se dessinèrent. Puis le ciel nuit fut rejoint de touches noires et anthracites, d’éclairs pales comme la mort.

Elle devenait presque hystérique. Les souvenirs affluaient. Bientôt, ce fut les disputes. Les cris. La claque qui avait fait voler ses cheveux. Les larmes qui avaient envahi ses yeux à elle, mais pas ses yeux à lui. Ils s’étaient regardés en chien de faïence de longues minutes. Et Ben avait fait le faux pas de trop : lui tourner le dos. Puis prendre la porte, sans se retourner.

— Et voilà, jour fatidique ! Monsieur ne vous regarde plus avec cet amour fou dans les yeux. Il vous avait promis monts et merveilles mais il ne vous reste plus que vos jolies prunelles pour chialer toutes les larmes de votre corps.

On la regardait, horrifié. Elle ne cessait de pleurer. Son visage s’assombrissait, enragé. Ils avaient peur de l’artiste folle. L’artiste a chopé la maladie d’amour ! disait-on tout bas.

— Et la colère vous prend aux tripes. Son départ est comme un coup de poing, ça vous coupe le souffle. On se pose des milliers questions en sachant qu’elles n’auront jamais de réponses. C’est comme ça que ça se passe dans la vraie vie ! Parfois, les gens se quittent et vous brisent le cœur sans remords !

Le pinceau de Vanessa se cassa. Le bois entailla sa peau. Le sang perla, petites gouttes vermeilles qui dévalèrent son poignet. Son esprit hagard ne ressentait pas la douleur physique. Elle sentait juste son âme tombée dans une douce folie. Elle vit une ombre s’approcher. Une main se tendre. Mais elle ne voulait pas qu’on l’aide ! Juste pouvoir vider ce sac trop lourd à porter pour ses épaules trop frêles !

— Ne me touche pas ! hurla-t-elle en repoussant les doigts de son manager. Tu m’as forcée à finir ce tableau alors tu me laisses terminer !

C’est triste mais les gens partent et vous claquent la porte à la gueule. Les gens ne s’aiment plus. La confiance s’érode. Les reproches déforment les bouches. La colère gonfle les cœurs. La jeune artiste se l’était promis : elle quitterait Ben le jour où elle le détesterait davantage qu’elle ne l’aimerait. Alors elle avait fui celui qu’elle adorait en sachant que ça la tuerait. Mais vous savez, c’était soit ça, soit l’indifférence de son regard qui allait la foutre en l’air.

— Eh oui, c’pas des paillettes et du vin la vie des êtres humains ! Un jour, on s’en lasse et on s’en tape ! N’oubliez jamais, mesdames et messieurs, qu’après l’aube vient toujours le crépuscule !

Elle planta férocement ce qui restait de son pinceau dans la toile, troua la poitrine de son amant et repartit comme elle fut venue. Les larmes au creux des joues, le cœur au bord des lèvres. L’amour étouffé par la naissance d’une haine sans fond et d’une rancœur sans fin. Eh oui, le crépuscule était son aube à elle.

PRIX

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Ludivine_Perard · il y a
Bravo, vous avez du talent, continuez vraiment =)
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Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pour cette histoire fascinante ! Bravo, Bluesnowangels ! Grâce à vos votes, “Ses lèvres rougissent” est en FINALE pour le Grand Prix Printemps 2018. Une invitation à renouveler votre précieux soutien ! Merci d’avance et bonne soirée !
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Java · il y a
J'ai adoré! C'est magnifique, fort en émotions et avec ce grain de folie qui englobe tout le reste... c'est très réussi! C'est un texte puissant et qui nous emporte au delà des mots... Vraiment bravo!
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Brocéliande · il y a
J'ai adoré ..sincèrement, c'est fort et bien écrit et ça parle et ça remue ...bravo!
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Marine Azur · il y a
Une aisance et une belle force d' écriture ! j'ai vu votre appel sur le forum, je pense que vous avez tout ce qu' il faut pour trouver votre chemin ! et je n'ai pas de conseils à vous donner .. si ! surtout .... continuez ! :-) Merci à vous et belle fin de soirée
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BlueSnowAngels · il y a
Je ne compte pas m'arrête en si bon chemin, merci !
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Nihal · il y a
Je suis d'accord avec Ame ! Ce texte est déchirant et pourtant, j'ai adoré ! Bravo, dommage que je sois passée un peu tard !
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BlueSnowAngels · il y a
J'aime tout ce qui est dramatique, j'avoue :D Pas grave, t'façon, une novice comme moi n'aurait jamais pu gagner x)
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Nihal · il y a
Et c'est un style envoûtant !
Faut pas se décourager, je suis sûre que la prochaine, c'est la bonne ! ;)

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BlueSnowAngels · il y a
Je me décourage pas, j'ai encore beaucoup de choses à améliorer x)
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Ame · il y a
" le crépuscule était son aube à elle "
Une formule finale que je trouve magique.
Bravo, je m'excuse de m'être inscrit sur ce site un peu trop tard ...

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BlueSnowAngels · il y a
Merci beaucoup ça fait plaisir
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Contraste · il y a
J'ai pas lu mais bonne continuation petit océan
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Viviane · il y a
J'aime la puissance de votre écriture et la construction de l'histoire
Bravo et mes voix

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BlueSnowAngels · il y a
Merci beaucoup
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Maggydm · il y a
Déchirant. Mon premier mot qui me vient à la fin de cette lecture. Je vais tenter de faire un peu plus. C'est bien écrit. On entend sa colère, on voit sa peine, sur elle et sur ce tableau qu elle peint devant nous. Mon soutien.
Si vous souhaitez découvrir ma page, ... Bonne fin de journée.

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