Paradis artificiel

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Il n’était pas revenu dans cette rue depuis cinq ans. Fuyant la peur et la colère suite à cet accident, il s’en était allé, laissant son père seul face au décès de sa mère. Il n’avait pas été présent le jour de son enterrement. Blond, svelte, d’un teint de lait, il n’était plus qu’un homme cabossé par les petits boulots au visage déformé par la peine. Il vérifia si le nom sur la boite aux lettres était bien le sien, et d’un pas hésitant tapa à la porte de la maison. Un homme lui ouvrit. Lui aussi avait changé depuis son départ, vieilli comme s’il s’était passé une décennie depuis sa fuite. L’homme face à lui était toutefois reconnaissable à sa cicatrice au front, dont les origines juvéniles étaient régulièrement racontées lors des réunions de famille. Il s’était préparé à ce moment et pourtant les mots manquaient. Eux aussi fuyaient. Son père ne l'avait pas reconnu. Il balbutia : « C’est une erreur, veuillez m’excuser de vous avoir importuné », puis s’en alla.

La lune se leva, l’obscurité devint vertigineuse, il était temps pour lui de trouver un endroit pour se reposer de ce voyage et de ces fausses-retrouvailles. Il réquisitionna un des bancs du square et rentra dans sa propre obscurité.

Les premiers rayons du soleil firent leurs apparitions. Son estomac grogna. Durant ces cinq années d’évasion, ses différents emplois lui avait tout juste permis de se nourrir au jour le jour, ainsi que de trouver repos sous le toit d’un collègue ou d’un employeur généreux.
Pour se nourrir, le vol n’était pas une possibilité, alors il devait mendier. Comment cela fonctionnait ? Ce n’était pas quelque chose qu’on apprenait à l’école. Devait-il écrire sur une pancarte ce qu’il demandait ? Complexé, il ne se sentait pas d’affronter le regard des personnes et refusa donc la mendicité. Alors, il décida de marcher toute la journée, la tête baissée à la recherche de disques dorés d’une bourse renversée. Il n’était plus qu’une âme vagabonde parmi les ombres de la rue à la recherche d’un sou.

Le miséreux ne demandait qu’à manger et boire. Depuis son départ, il s’était toujours refusé l'illusion qu’offrait l’alcool.

Revenu au point de départ, il se posa sur la marche devant la porte de son ancienne maison. C’était une maison en plein centre ville et dont la porte d’entrée était surélevée sur trois marches. Fauché de toute compagnie, le propriétaire de la demeure l’avait aperçu par la fenêtre de la cuisine qui donnait sur la rue et avait compris que l’étranger d’hier était probablement un sans-abri et lui offrit alors l’hospitalité de rentrer et de se restaurer, comme sa femme l’aurait fait, elle bonne religieuse. Peu de mots s’échangèrent entre les deux hommes. Une part de tarte aux pommes et un verre de lait en guise de dessert firent de cet endroit un paradis artificiel. Lorsque le vieil homme débarrassa la table, le fils profita de sa distraction pour lui dérober des feuilles de papier et un stylo qu’il dissimula sous son pull avant de le remercier de son accueil et de partir. S’il était revenu voir son père après tant d’années d’absence, c’était parce qu’il se savait malade. Maintenant qu’il était enfin de retour, sa santé s'affaiblissait. Son âme pouvait désormais s’évanouir. Il décida alors de relater sa vie sur ces feuilles.

Sa vision aveuglée, le soleil lui notifiait que la lune prenait le relais. Alors il décida de s’installer près de la maison de son père. Son dos posé sur un mur, il était spectateur du vacarme des voitures et de la marche des passants. La nuit s’annonçait froide. Il portait ses chaussures aux pieds pour ne pas se les faire voler.
Quelqu’un approcha, il s’engouffra dans un tas de fripes et fit mine de dormir. Le pas était lourd, c’était celui d’un homme. L’allure de la marche fut maintenant au ralenti. Il sentit que quelqu’un l’observait. Il était prêt en cas d’attaque. Un bruit sourd crépita. Un sifflement dorénavant. Il le reconnut, c’était celui de son père. Ce dernier lui demanda s’il allait bien, et Jacques répondit par la positive en un son inarticulé. Un sursaut jaillit en lui, se lever, dire à son père que cet être misérable en face de lui était son fils, lui demander pardon. Mais la honte fut encore trop forte et il laissa le vieil homme lui souhaiter une bonne nuit sans réponse avant de refermer la porte, faisant apparaître le temps d’un instant un nuage trouble d’air chaud.

Lorsque ses mains n’étaient pas frigorifiées, il griffonait. L’encre de son stylo commença à s’altérer. Une paupière se ferma, l’autre suivit. De ces poches minéralisées se libéra une traînée de lave qui l'immobilisa, son chagrin s’arrêta sur une des ailes de son nez. La raideur de sa main qui tenait ses feuilles se dissipa, au loin, sa vie s’évapora.
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