Papy

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Rien ne mord. Des heures que nous sommes ici et rien ne mord. Le temps est pourtant clément, d'un bleu infini qui s'étend sous nos yeux, sur l'océan comme dans le ciel. Ce miroir idyllique est la source de nombreux sacrifices, mais repenser à ce qui nous a amené ici fait relativiser. Nous restons muets, à la même place chaque samedi après-midi, à contempler ce que le vrai monde nous offre. Sauf des poissons. Cette constatation, c'est un luxe depuis pile un an, et on s'y fait très bien avec Papy.

Paris. Un autre monde. Les immigrés en quête d'un foyer s'y entassent sauvagement dans le 19ème arrondissement, où un immense bidonville surnommé Le Fossé s'est créé, seul endroit où l'accueil ne se fait pas au 9mm de flic. Etre en sécurité, c'est tout ce qu'ils demandent, bébé dans les bras. Etonnamment, ceux qui se sentent le plus en insécurité restent les aristos de l'Ile de la Cité. Loin des yeux, loin du cœur. Ne pas voir ces familles décomposées par la guerre ne les empêche pas de les haïr comme un cancer qui ronge le pays. Un cœur avide d'argent, qui finance de grandes campagnes publicitaires sur les Champs comme la dernière mise à jour "like premium" de Facebook. Celle qui permet de monétiser l'utilisateur qui a souscrit à l'abonnement, convertissant les "likes" obtenus en monnaie. Ses grandes pancartes digitales ont mis tout le monde au courant. Ça n'a pas manqué de faire exploser les records d'influences et d'être imité par la concurrence. Maintenant ton fil d'actualité ressemble à un site érotique, où les ados tels que moi vendent leur corps au monde entier. Ça paye mes dernières pompes alors pourquoi pas, qu'ils se disent. N 'empêche que l'inscription se fait toujours à partir de 13 ans. J'aurais peut-être dû m'y mettre vu ce que je gagne à laver les couloirs d'une société-écran d'assurance appartenant en réalité au spécialiste de la fugue, ExitCorp. Le walkman de mon arrière-grand-père dans la poche, je songeai souvent à me tirer de ce monde de cinglé. C'était presque chose faite avec "Sweet Home Alabama" dans les oreilles. Mais il fallait aller plus loin.

C'était pas les quelques soirées chez des amis à s'exploser la tête qui pouvaient me sortir d'une vie que je ne voulais pas.

Heureusement que j'ai rencontré Papy. Il faisait la manche comme chaque soir à la sortie de l'immeuble où je bossais. Ma piètre paye venait de tomber, alors autant en profiter. Avec la famille qui te reniait du fait que tu n'étais pas un demi-dieux de la finance et ta copine qui passait son temps à montrer ses atouts en live pour arrondir ses fins de mois, j'allais m'inviter tout seul au restaurant. Sous une pluie battante, Papy continuait de tendre la main, malgré le mépris des hommes d'affaires comme il y en avait des centaines à La Défense. Le seul à venir vers lui, c'était moi.

Et pour rien au monde je ne regrette sa compagnie ce soir-là.

Une bouffe dans le 19ème plus tard, Papy, de son vrai nom Ramar, était devenu mon ami. Un vrai ami. Celui à qui on peut parler honnêtement sans se prendre deux étoiles sur une appli. Celui qui reste optimiste même si son parcours est cruel et injuste par rapport au mien. Celui qui pendant plus de trente ans survit aux regards, aux insultes et au souhait de revoir un jour sa famille, otage d'un affrontement au Moyen-Orient. Deux visions d'un monde qui marche sur la tête, où chacun est conditionné à réussir ou mourir, où la population tente égoïstement de gravir des marches régies par une société brutale et sans concession.

On s'était alors fait un pari. Celui de disparaître. Papy s'était exclamé "si on réussit, j'arrête de fumer des joints !" avant de rire et de repartir dans ses bouts de cartons trempés, "son royaume" dit-il. Alors les semaines qui ont suivi n'alimentaient qu'un but : mourir socialement. J'avais assez d'argent qui dormait sur mon compte pour qu'on efface mes traces virtuelles, qu'on me délivre de nouveaux papiers et que je puisse acheter un billet aller pour la destination la plus perdue du globe. Pas Papy. Impossible de partir sans lui. J'y ai pensé. On m'avait toujours appris à ne penser qu'à moi. Mais ce n'était pas envisageable. Il méritait bien mieux. J'avais dû faire un autre choix : de fils unique de la famille, j'étais passé à voleur ordinaire. "Les codes du coffre enfoiré, je déconne pas !", le canon de mon arme pointé vers mon père. Dix mille euros s'y trouvaient. Largement assez pour effectuer la même opération avec Papy et mettre les voiles tous les deux. Mon père n'a jamais appelé les flics pour m'arrêter. J'étais sûr qu'il avait reconnu ma voix sous la cagoule. C'était le seul moyen. La pluie tombait comme à l'accoutumée sur la façade en verre du siège d'ExitCorp. Papy était encore là, à demander poliment une pièce ou deux pour manger sa bouffe du 19ème. Je lui ai annoncé la nouvelle. Je n'avais jamais vu quelqu'un sourire de la sorte.

Les premiers mois ont été très difficiles pour nous. Lui avait pris conscience qu'il ne reverrait plus jamais sa famille. De mon côté, je remettais en doute mes choix, me demandais si ce que nous avions entrepris était la meilleure solution. Peut-être que ça ne l'était pas. Peut-être fallait-il simplement vivre là où nous étions nés, sans se poser de questions. Tout aurait été tout de suite plus simple.

Papy a fêté son 61ème anniversaire et a respecté son pari de ne plus fumer ; il s'est maintenant mis en tête d'écrire un livre qui serait lu gratuitement par les habitants de l'île posée au centre de l'océan Atlantique. J'ai rencontré une fille, très pudique par rapport à celles rencontrées dans mon ancienne vie, qui habite désormais avec moi sur les hauteurs de l'île. Papy aussi a son petit nid, qu'il a baptisé sobrement "le Royaume".

Son royaume.

Sans bouts de cartons.

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