Ornière à fleurs

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Finaliste
Jury
Image de 2016
Image de Très très courts
Engoncé dans son costume gris des grands jours, le maire se tenait patiemment derrière son pupitre, toisant d’un regard satisfait le parterre de journalistes qui s’étendait à ses pieds. Nous étions une vingtaine à griffonner des notes sur des calepins d’une propreté impeccable, à tenter de résumer un discours déjà trop succinct à mon goût ou à surveiller étroitement l’horloge qui pendait au fond de la salle de conférence.
L’air était lourd ; il fallait voir tourner mollement les pales chromées de l’unique ventilateur, orienté vers le maire lui-même, pour se persuader qu’il existait. De la sueur perlait à son front ; il prenait soin de l’effacer à intervalles réguliers en se tamponnant le visage avec le plus blanc des mouchoirs. Je m’en étonnai vaguement ; il en utilisait d’ordinaire un bleuté bien plus raffiné.
Le reste de l’auditoire s’accommodait sans mot dire de la chaleur environnante.
Le maire patienta jusqu’à capter notre pleine attention ; cela fut long et douloureux, et j’aurais volontiers quitté cette étrange assemblée si les fragments de ma conscience professionnelle ne retenaient si ardemment ma volonté. Il entama, d’un ton qui se voulait ferme et déterminé :
« Merci pour votre attention ; il ne me reste qu’un dernier point à aborder, un débat à clôturer. L’affaire Tagener, dont le corps fut trouvé sec et sans vie au bord d’une route de notre verdoyante citée, est aujourd’hui classée. Nul besoin d’en rappeler l’ensemble des prosaïques détails, l’affaire n’est pas des plus complexes, mais il me faut tout même en exhiber quelques bribes afin d’officialiser la décision à laquelle une fine et personnelle enquête m’a permis d’aboutir. Les causes du trépas demeurent toutefois obscures, alourdissant la peine qu’est la mienne d’avoir perdu un ami estimé, et le chagrin que nous partageons tous à devoir pleurer un homme si audacieux et ambitieux. Cela fait maintenant plus d’un mois que nous avons appris cette triste nouvelle, un mois que des tracasseries législatives nous empêchaient de déplacer le défunt : il avait eu le malheur de s’effondrer en gardant les jambes sur le bitume, notre bitume, mais son buste s’était niché dans un bouquet de fleurs sauvages dont les racines étaient ancrées dans un sol étranger. »
Il marqua une pause, autant pour reprendre son souffle que pour créer un effet dramatique.
« Tout ceci est désormais terminé, et nos équipes d’experts du droit, épaulées par les médias et guidées par l’opinion publique, ont réussi à démontrer la chose suivante : puisque les organes qui abritaient son âme n’étaient pas sur notre territoire, que ses poumons allaient aux marguerites, son cœur aux coquelicots et son esprit aux trèfles, on ne pouvait légitimement nous imposer de le prendre en charge : c’est donc la ville voisine qui en est responsable et qui enterrera le corps. »
Ces derniers mots avaient été prononcés avec une satisfaction évidente ; un déluge d’applaudissement les accueillit ; le maire, submergé de toute part, n’était plus entendu de personne et se retira derechef, jugeant sans doute qu’il avait accompli sa mission et qu’il était préférable de laisser s’amplifier l’effet de son annonce.
Les stylos s’animaient à nouveau ; je profitai de l’affairement général pour rejoindre un air plus frais et pur et me glisser au dehors.
On ne me suivit pas.
Je fis le tour de la mairie et jetai mon dévolu sur un banc en bois, admirablement placé à l’ombre d’un chêne dont le feuillage fourni se découpait sous le ciel incandescent. Je tirai un léger carnet de ma veste ; le maire me vit, parut hésiter puis vint prendre place à ma droite.
« Ah, serait-ce la première fois que je vous vois prendre des notes ? Vous n’êtes pas comme vos confrères, pour qui se souvenir des paroles d’autrui est une véritable épreuve, vous avez de la mémoire. Qu’importe ; qu’avez-vous pensé de mon intervention ? J’espère que vous l’avez trouvée admirable et que vous ne tarirez pas d’éloges sur la manière dont je l’ai menée. Les élections approchent ; quel autre candidat peut se vanter d’avoir été aussi efficace que moi ? Et remarquez comme j’ai rendu l’affaire publique et ai laissé la parole au peuple, avec quel calme serein j’ai opéré et résisté à des pressions considérables, et Dieu sait qu’un cadavre sur une route en génère ! »
Il avait prononcé sa tirade d’une traite et enchaîna sans répit :
«  Je suis un sot, j’ai laissé mon porte-document sur le pupitre, à la vue de tous ; je serai damné s’il lui arrive malheur ; pardonnez mon étourderie et ne bougez pas d’un pouce, je serai de retour en un éclair. »
Un commis essoufflé se présenta à moi sitôt qu’il disparut.
« Monsieur, sauriez-vous où se trouve notre maire ? J’ai un paquet à lui déposer de toute urgence, puis une dizaine de semblables, pressants eux-aussi, à livrer aux quatre coins de la ville. »
Je lui exposai brièvement ses plans, ce à quoi il répondit : « Cela prendra trop de temps, je ne peux attendre ; voudriez-vous lui donner ceci pour moi ? Vous sauveriez ma journée. »
J’acceptais avec bon cœur. Il repartit aussi essoufflé qu’auparavant, mais au moins semblait-il moins tourmenté.
Je le confesse, je ne pus résister longtemps au tête à tête avec l’enveloppe marron au coin déchiré qu’il m’avait laissé. Coupable et conscient de l’être, je l’ouvris et découvris à l’intérieur une photo abondamment annotée ; on y voyait, perdu dans les fleurs, la tête ensommeillée du défunt et, dans le coin supérieur droit, un carré de tissu bleuté qu’on avait entouré au feutre rouge et sous lequel figurait la mention « Pièce à conviction dérobée ».
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