Origine

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1940
Depuis déjà un mois entier, Aaron étudiait avec exaltation, avec une certaine allégresse, avec cette émulation qu’on a pour les vielles passions qui se régénèrent.
Il était enfin prêt pour son examen de fin de deuxième cycle à l’Université de Tennessee. Mais cette nuit encore, il venait de faire ce cauchemar qui se répétait depuis plus de deux mois. Il n’y comprenait absolument rien, et même s’il en était préoccupé, ce cauchemar était éclipsé par son élan pour son examen prochain.
Le lendemain, alors qu’il se promenait dans le jardin de l’université, deux hommes Noirs s’approchèrent de lui et lui demandèrent de leur accorder quelques minutes.
- Nous somme des émissaires du royaume du Goho, en terre africaine sous emprise coloniale. Je me nomme Ni-kiema et mon compagnon Ni-koudré. Le roi ton père est mort. Nous sommes là pour te ramener au royaume. L’urgence nous exige cette absence de protocole. Mais les rêves que tu fais t’ont certainement révélés que tu as une mission qui surplombe ta propre personne.
Aaron voulut crier à l’arnaque, mais se retint. Les deux visiteurs lui proposèrent donc de prendre une gorgée de cette potion qu’ils appelèrent la « racine des songes ».
- Et qu’est-ce qui me dit que ce n’est pas du poison.
- Si nous voulions t’empoisonner, ce serait à travers ton petit déjeuner que tu prends chaque matin au restaurant de ton quartier.
- Mais plus facile encore. Si nous voulions te tuer, on l’aurait fait, au moment où tu rentres seul de tes cours, dans une des ruelles sombres, plus précisément entre l’arrêt de bus et ton appartement.
D’abord déboussolé par ces personnages atypiques et si sûr d’eux, Aaron fini par se laisser convaincre, comme séduit, voire envouté par le verbe sincère de ces intrus. C’est alors que la racine des songe le fit voyager dans son passé, et même dans son avenir.
Il venait de tout comprendre. Qu’il était le prince du Goho. Que sa mission en Amérique n’était que scientifique, et que tôt ou tard, il devrait retourner au bercail. Mais les attaches humaines, invisibles et solides, sont les plus difficiles à rompre. Il contesta le verdict qui s’imposait, traita les envoyés de marchands d’illusion et menaça d’alerter les passants.
- Nous te retrouverons au même endroit dans trois jours.
James ne concevait pas ce qui lui arrivait. Les faits dans son esprit étaient désormais recouverts d’une clarté à éblouir toute rationalité. Il se rappela jusqu’à sa traversée de la mer avec son père alors qu’il n’avait que sept ans. Il se rappela aussi les rites initiatiques qu’on lui avait fait subir avant de le mettre dans la gueule du loup, cet homme Blanc qui avait vaincu son peuple et qui continuait à le maintenir sous son joug.
Deux jours plus tard, l’enseignant de « Civilisations occidentales » entra dans la salle de cours. Un sexagénaire Blanc, la mine renfrognée sur laquelle le sourire a longtemps été absent.
- Vous avez certainement appris la nouvelle. Un grand homme vient de s’éteindre. Un homme qui s’est longuement battu pour la dignité humaine. S’il y a une idée à retenir de Marcus Mosiah Garvey c’est celle qu’il avait murie pour restaurer l’honneur du Noir et lui offrir un nouveau départ. Son gigantisme projet, plus qu’une ambition, du retour des Noirs Américains sur le continent mère africain.
Dès cet instant, tout devint clair à l’esprit de Aaron. Il en savait assez sur le martyr de l’homme Noir depuis l’aube des temps. Lui-même, sur cette terre de liberté américaine, ne comptait plus le nombre de fois où il avait été victime de violences physiques ou verbales du simple fait de sa race. Il en connaissait assez sur Marcus Garvey ; et également sur William Dubois et ses œuvres.
« Pourquoi, retourner en Afrique pour des Noirs qui sont nés sur un autre contient, se demanda Aaron. Ce pays ne leur appartient-il pas autant qu’aux autres. Et d’ailleurs chacun n’a-t-il pas sa lutte à mener à l’endroit où il se trouve ?
Même si cela est vrai, conclut-il, il semble que moi, j’ai mes racines ancrées sur une autre terre, un empire qui attends son prince. »
Il était conscient de sa mission. Il savait qu’il avait été envoyé pour acquérir la science du Blanc afin de servir son propre peuple. Ce serait alors trahir que de se dérober.
Alors, écoulées trois semaines, il foulait le sol impérial.
Il reconnaissait presque tout. Peu avait changé. L’initiation qu’il avait subie était justement destinée à maintenir éternels les liens à la patrie.
Dans le Goho, seuls quelques sages savaient et attendaient le retour du prince.
Hélas... Un roi s’était imposé et fait introniser roi à la place du prince. Il s’appelait Na-koiga et était le cousin du défunt roi. Pourtant, il était de ceux qui devaient préparer le retour triomphal du prince prodigue. L’usurpation avait été opérée juste le lendemain de la mort du roi.
Na-koiga qui avait ourdi de longue main son attentat, avait fait suivre par des mercenaires les émissaires Ni-kiema et Ni-koundré jusqu’en Amérique. La marine américaine avait découvert dans les eaux territoriales, trois cadavres. Leur examen révélait un accoutrement exotique, un faciès de type africain et une mort causée par une crise cardiaque.
Devant le prince, les émissaires Ni-kiema et Ni-koundré et la communauté du Goho, l’usurpateur accusa son challenger d’usurpation et d’imposture.
Lorsque deux successibles prétendaient au trône, la loi avait fixé la marche à suivre.
C’est ainsi qu’un prince et son oncle firent laisser dans la savane, sans armes, ni gite ni couvert. Celui qui sortirait du bois vivant, avec la tête d’un noble animal, sera couronné et aura les attributs de ce dernier.
Le prince qui accepta le défi malgré lui, fit sept jours et sept nuit. Il évitait les animaux sans les fuir, car il les respectait sans les surestimer. Il était décidé à laisser gagner son rival car il n’avait nulle envie d’attenter à la vie d’un être vivant.
Le huitième jour, à l’aube, le prince est réveillé par le barrissement d’un éléphant qui semblait bien trop proche de lui. Il se leva et pris une position de recul, prêt à se sauver ou peut-être à se battre. Mais immédiatement après, tout en réduisant l’intensité de ses cris, l’éléphant s’éloigna par galop saccadés. Il semblait lui dire de le suivre. Ce qu’il fit.
A quelques lieux, il découvrit un homme, mort ou presque. Son oncle était à l’agonie. Il avait soutenu un duel avec un lion qui l’avait littéralement dépecé et laisser pour mort. Le prince vérifia sa respiration et réalisa qu’il était toujours vivant. Il le prit sur son dos et se mit à courir en direction du royaume.
Le foret était profond, sombre et accidentée. Le prince qui avait épuisé ses dernières énergies faillit s’écrouler, mais tint bon. Il se jurait d’amener le blessé vivant au royaume, ou bien lui aussi mourrait en essayant... mais il s’écroula enfin.
Une heure plus tard, lorsqu’il ouvrit les yeux, il trouva l’éléphant, le même, qui veillait sur lui et qui portait sur son dos, l’oncle blessé.
Ensemble, ils parcoururent le reste du trajet et les premiers toits, les premières lueurs du Goho commencèrent à poindre.
A la vue de l’éléphant qui venait vers lui, un enfant prit ses jambes à son coup. Et très vite, les habitants alertés, apparurent tous aux frontières du territoire.
Ni-koudré, très heureux de voir le prince vivant, resta inquiet tout de même sur le respect des coutumes.
- Je ne vois aucune tête d’un noble animal, s’enquit-il.
- Je vous apporte tout un éléphant, compatriotes. Et je suis le Naba-Wobgo .
Se retournant vers le peuple, Ni-koudré leva les deux poings à l’adresse des ancêtres et de la population :
- Vive le roi.
Puis il se prosterna et ils se prosternèrent.
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