Orgueil et mets fruité

il y a
2 min
15
lectures
1
Les casseroles tintent, les cuillères touillent, les fours fulminent... la cuisine du château est en pleine ébullition. C'est l'heure où tout le monde s'agite et où le cuisinier du roi s'excite.
Et je suis là, à attendre qu'on veuille bien de moi. Eh quoi, ne suis-je pas digne d'être mangé ? Non, on me préfère les pommes entartées, les fraises émoussées, les abricots compotés. Est-ce que je compte pour des prunes ? Peut-être suis-je trop gros ? Peut-être que je n’inspire aucune créativité ? Je soupire... Je voudrais tant être aimé.

Alors que je me lamente sur mon sort, un citron ramène sa fraise. Il ne manquait plus que ça. Je sais qu’il vient pour me narguer avec son sourire acide.
- J’ai entendu qu’on allait me zester pour une toute nouvelle recette. Du jamais vu : un sorbet citronné !
J’ai bien envie qu’il me lâche la grappe mais il a piqué ma curiosité.
- Un sorbet ? Qu’est-ce que c’est ?
- C’est un dessert glacé. Parfait pour les chaleurs de l’été !
Je regarde le citron d’un air mi-figue mi-raisin sans laisser deviner qu’au fond de moi, je suis désespéré. Un dessert glacé : telle aurait dû être ma destinée. J’étais le fruit rêvé pour ce genre de mets. Mais une fois de plus, on m’a ignoré.
Le citron continue à palabrer. Il me fatigue avec ses vantardises à la noix. Je suis très tenté de lui mettre une châtaigne. Je me retiens tant bien que mal et je réfléchis plutôt à une stratégie qui me ferait sortir du lot.
Soudain je la vois : belle, ronde, rouge. Elle a la banane et elle a de quoi : elle est mangée à toutes les sauces (et je ne parle pas que de la bolognaise et de la basquaise). Pourquoi ? Parce que la tomate a eu le génie de se faire passer pour un légume.
La voilà ma solution : il faut qu’on me déguste autrement qu’en dessert. Je me distinguerai ainsi de tous mes compères les fruits.
Pour cela, je dois me chercher un allié de premier choix. Voyons... du fromage de chèvre ? un poivron grillé ? une salade romaine ? Ça y est, j’ai trouvé : du jambon fumé ! Je suis sûr qu’il fera un bon associé, lui qui est habitué à n’être qu’un accessoire. Il saura me sublimer.

Je roule, roule jusqu’au gros jambon suspendu. Il est impressionnant avec tout ce muscle. Allons, ce n’est pas le moment d’être intimidé. Je lui déclame mon discours :
- Comme vous êtes noble, exposé ainsi dans la cuisine. Voyez-vous les regards admiratifs qu’on vous adresse ? Vous êtes ici une pièce maîtresse. C’est donc avec beaucoup d’humilité que j’aimerais vous parler d’un projet.
Ainsi flatté, le jambon se montre disposé à m’écouter et même à collaborer. Nous nous arrangeons pour qu’il s’enroule autour de moi au moment de ma découpe. Et voilà le travail !
- Quelle idée fantastique, magnifique ! s’exclame le chef cuisinier en nous apercevant.
Aussitôt, il s’affaire à répartir mes douces tranches oranges dans les assiettes, à les envelopper de jambon et à apporter sa touche de décoration.
- Cette entrée sera parfaite. On ne parlera que de cette originalité après le dîner.
En entendant ces mots, je me fends la poire en criant au citron :
- Oublié ton sorbet !
J’exulte en le voyant tomber dans les pommes. Et tout le temps que j’attends d’être servi aux convives, je chante mes louanges.
C’est alors que j’entends des voix murmurer :
- Quel orgueilleux celui-là...
- Faites taire ce fanfaron !
- On n’a jamais vu de fruit si présomptueux.
Il est trop tard pour regretter. Mon attitude a généré une expression : « avoir le melon ».
1
1

Un petit mot pour l'auteur ? 1 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Cino
Cino · il y a
De l'humour, du suspens, du rythme... tout pour plaire ! Vous nous transportez dans un monde fruité, et enrichissez en plus notre connaissance des expressions françaises : bravo !