3
min

Onze ans

Image de Sacha

Sacha

138 lectures

19

7h50. Elle est dans le RER A. Elle écoute de la musique. Elle oscille dans le train au son de Carmen. Elle monte tous les jours à « Val de Fontenay », descend à « Châtelet-Les Halles » pour prendre le RER B et rejoindre son université. Elle aime ce qu’elle fait, elle est passionnée par les transports parisiens dont elle étudie les débuts. Mais elle est agacée par le RER A constamment lent le matin. Pendant les ralentissements, elle soupire, ballade et pose son regard où elle le peut. Elle évite de croiser celui des autres usagers, cela peut être gênant, n’est-ce pas une règle qu’ils essayent tous d’appliquer ? Ce matin le trafic est particulièrement perturbé, d’autant plus qu’une classe de collégiens est montée à « Nation ». Tout le monde a dû se serrer encore un peu plus. Elle essaye de manifester qu’elle est trop serrée, mais rien n’y fait. Elle gère la situation comme elle le peut, essaye de se concentrer sur ce qu’elle écoute, elle ferme les yeux, est transportée par « La chanson des Toréadors ». Elle arrive à « Gare de Lyon », elle entend une voix grave qui surplombe l’assistance et prend le dessus sur ce qu’elle écoute. Elle trouve cet homme trop bruyant puis elle comprend vaguement ce qu’il dit, ce sont des recommandations aux élèves montés à la gare précédente. Elle replonge dans Carmen avec « La Danse bohème ». Le morceau et le train reprennent doucement, elle est toujours aussi serrée, ils accélèrent, elle fuit toujours le regard des usagers. Elle sent que quelque chose la gêne, elle se sent observée. Encore un homme indélicat, lourd certainement, elle tourne la tête là où elle pense croiser le regard insistant. Elle compte le décourager par des yeux durs et fermés, un masque pour dissuader quiconque dans les transports qui marche plus ou moins. Elle ne croise la vision de personne. Elle s’est sans doute trompée. Le train est encore arrêté en pleine voie... Elle vérifie sa montre : 8h40. Elle sait qu’elle sera en retard en cours. Une fois de plus, pourtant elle prend ses précautions ! Il repart et tente une accélération. Elle soupire et lève les yeux vers la gauche, il la regarde, oui c’est lui qui la contemple depuis tout à l’heure. Elle détourne ses yeux des siens, elle n’y croit pas. Elle ne l’a pas vu depuis dix ans. Il lui sourit légèrement, il attend une confirmation de sa part. Elle lui répond d’un signe poli. Ils sont loin et proches à la fois. Une foule les sépare d’à peine deux mètres. Elle voudrait aller lui parler, elle ne peut pas, elle devra attendre la prochaine gare, s’il y descend. Le train ralentit encore davantage pour s’arrêter à nouveau. Le conducteur demande de ne pas tenter d’ouvrir les portes. Il la dévisage, elle aussi, ils soutiennent cet échange et se sourient surpris. Elle lui fait signe qu’elle essaye de s’approcher pour qu’ils puissent parler, mais elle n’y arrive pas. Les voyageurs grognent, râlent, soupirs et se moquent de savoir qu’elle voudrait parler à cet homme qu’elle n’a pas vu depuis dix longues années. Le train repart, entre finalement en gare de « Châtelet-Les Halles ». Il descend, sa classe aussi, sa voix grave qui lui procure une autorité naturelle leur demande de se ranger, une autre enseignante prend son relais, il lui parle. Elle est troublée, lui aussi. Ils sont au moins surpris. « Vous ici ? » ose-t-elle demander. Il est en visite avec sa classe à Paris, ils ont dormi dans un hôtel non loin de « Nation ». « Tu as changé, tu es une femme, tout simplement... ». Elle se sent rougir, ou du moins c’est ce qu’elle pense. Elle maîtrise tout de même mieux ses sentiments qu’à onze ans. Elle ne pensait pas qu’elle pourrait être aussi troublée en le revoyant. Elle lui sourit simplement. Il lui propose de la revoir dans leur région d’origine. Elle accepte, lui donne son adresse mail. Elle le salue et s’en va dans la direction opposée. Elle sent qu’il l’observe, elle se retourne, il la regarde furtivement. Elle se sent chavirer, flotter, s’élever, sourire comme jamais. Elle se retourne une dernière fois, il n’est pas là. Sa classe non plus. Ils ont dû partir, elle a sans doute été transportée plus longtemps qu’elle ne le pensait. Elle retourne sur ses pas pour l’apercevoir une dernière fois, elle ne le voit pas. Elle ne comprend pas. Un autre train entre en gare, elle se fait bousculer et sa montre indique 8h55. Elle se met à courir tristement, elle ne sait plus, elle aimerait tant.

PRIX

Image de Les 40 ans du RER

Thèmes

Image de Très très courts
19

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Que peut-on espérer de "retrouvailles" faites sous le signe de la vénéneuse Carmen...? ;-)
·
Image de Arlo
Arlo · il y a
Fort joliment écrit. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir ses deux poèmes "sur un air de guitare" retenu pour le prix hiver catégorie poésie et "j'avais l'soleil au fond des yeux" en finale de la matinale en cavale. Bonne chance à vous.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux

·
Image de Del
Del · il y a
Bravo, on est bien transporté !
·
Image de Partner
Partner · il y a
L'oiseau que tu croyais surprendre , Battit de l'aile et s'envola , L'amour est loin tu peux l'attendre , Tu ne l'attends plus il est là. D'accord avec vous le train roule autrement quand il roule sur un air d'opéra.
·