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On ne se rencontrera pas.

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Thelma_Quddrocci

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Elle est là, devant moi. Tellement parisienne : des lunettes en écaille lui recouvrent la moitié du visage alors que (je l’ai vu, moi, quand je me suis glissé derrière elle pour essayer de découvrir les lignes qui la faisaient sourire à son auteur) elle doit avoir une correction de 0,01 à l’œil gauche et encore moindre au droit), des talons trop hauts pour vivre en banlieue (elle ne franchirait jamais la distance la séparant d’un pavillon à la gare RER), un sac à main siglé, un manteau over size, une écharpe plus longue qu’elle négligemment posée sur ses épaules après qu’elle l’a, en montant dans la rame, délicatement désenroulée de son cou pour gagner quelques degrés au milieu de la foule.

Elle est là, devant moi, mais elle est tellement absente. Elle vit entre ces pages, son sourire se fond en dégoût, son dégoût en tristesse et quand son sourire revient, il n’est pas pour moi, pas pour nous, pas pour ce monde : nous n’existons pas.

Son sourire est pour Jaromil, cette être pas si sympathique qu’elle aime essentiellement pour Xavier. C’est la meilleure partie de Jaromil, Xavier. La plus dépressive aussi peut être aussi, celle qui refuse de voir le monde réel, mais la plus belle aussi surement, celle qui vit au rythme de son inconscient... Celle à laquelle elle doit s’identifier, ma belle serait-elle dépressive ?

Le métro freine, brusquement. Les lumières vacillent. Et Elle, Jaromil et Xavier sont brutalement propulsés dans le métro, entre Temple et République. Elle perd immédiatement ses couleurs, deviendrait presque accessible. Dans un film, ce serait le moment de l’accoster, mais vit-elle autant dans les films que dans ses livres ? Et pour lui dire quoi ?

« Alors, un peu clostro ? ». Je souris à mon tour d’avoir certainement pensé à la pire des phrases d’accroches imaginables. Pourtant, je le vois, elle a besoin de soutien. D’une connexion au monde réel, qu’une voix dans son oreille remplace les feuilles d’entre ses mains. La machine en mouvement la berçait, celle arrêtée la bouleverse, l’angoisse. Il faut que je trouve quelque chose. Que j’utilise cette obscurité qui l’empêche de retrouver le poète. Que je commette un abus de faiblesse, en somme ?

Trop tard. Elle est parisienne. Sa jolie main manucurée corne délicatement la page de son livre, le range dans son sac à main et est vite remplacé par son téléphone. Une nouvelle lumière entre ses mains qui semblent la rassurer. Ses doigts se promènent sur le clavier « je suis désolée, il y a une coupure de courant, j’aurais certainement quelques minutes de retard. Installe toi au chaud, j’arrive ». Qui est cette Raphaele ? Et puis son doigt glisse sur instagram. Des photos filtrées commencent à défiler, parfois son pouce leur octroie un cœur. Elle n’est d’ailleurs pas avarde, en cœurs. Elle les distribue en souriant. A quoi cela engage t’il ? Donnerait-elle le sien aussi facilement ?

Mais je rêve à mon tour. Pourtant, je sais que je n’ai pas le temps de trop me perdre. Les coupures de courant ne sont pas rares et s’éternisent rarement. Trop tard, les lumières reviennent en clignotant, se stabilisent, la voix du conducteur se fait entendre « nous allons pouvoir repartir ». Elle sourit, encore, une dernière fois. Le métro entre en gare, elle descend, se perd dans la foule. Je ne la reverrai pas.
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