Océan

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Agenceur novice de mots. Imagination parfois futile, habile, puérile ou fertile  [+]

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Point de terre en vue. Une étendue d'eau à perte de vue, et pourtant une attention et une tension de tous les instants m’habitent.

La finance qui t’attire dans son filet plein de liasses et de promesses, puis te transforme en un de ses zombies. Acheter, vendre, acheter, vendre... Les chiffres, toujours les chiffres. L'être humain lobotomisé fusionne avec sa machine.

Déjà deux jours de mer et je revois mon départ de la cité corsaire, avec toutes ces formules un des mers aux côtés de la mienne. La liesse des spectateurs, et la pointe de tristesse de ceux laissant partir un être cher.

Un burn out, ou quelque chose qui s'en rapproche. C'est ce que m'a raconté le psy en tout cas. Pour mon boss, plutôt un coup de fatigue, et une mauvaise occasion de laisser passer la prime du mois si je ne rapplique pas rapidement. L'économie est un train qui ne s'arrête jamais. En descendre, c'est prendre un retard quasi irrattrapable.

Une femme et deux enfants. Voilà une partie de ma vie laissée à quai. Leurs visages imprimés dans mon esprit telle une photo. Je leur ai lancé un baiser “ne vous en faites pas pour moi”. Ils m'ont répondu avec un léger sourire de confiance et d'admiration, mais la tristesse et l'inquiétude se mêlaient à ces sentiments.

Tout plaquer. Une notion que je n'avais pas en tête il y a encore quelques mois. Mais ces quelques jours passés chez moi m'ont ramené à une réalité longtemps mise de côté : des gens habitent chez moi. On m'appelle Chéri ou Papa. On me demande bisous et câlins. Des gestes machinaux et exécutés presque sans sentiments. La machine derrière l’Homme était toujours en route.

Des photos, j'en ai plein d'autres. Et des vrais cette fois, accrochées dans mon cockpit. Des images fixes que les souvenirs arrivent à animer. Un anniversaire, une balade en vélo, une sortie dominicale en bord de mer. Du baume au cœur après chaque avarie, et pendant les rares moments de répit. Un peu de chez soi au milieu de cette océan.

Prise de conscience oblige, je ne pouvais pas rester dans cet état. Le cerveau devait abandonner ses calculs machinaux pour communiquer à nouveau avec le cœur. Une reconstruction et un retour aux sources étaient nécessaires. Direction ma Bretagne natale et les remparts protecteurs de Saint-Malo. Un projet fou était en train de naître: Partir pour la Route du Rhum et se ressourcer.

Une méthode brutale vous en conviendrez. La légère brise côtière du départ accompagnée de ses embruns iodés ont laissé place aux vents avec leurs vagues prêtes à refermer leur mâchoire et briser toute embarcation défiant l'océan. Le sommeil est court et les contacts radio concis. Les jours se succèdent avec leurs lots de surprises et aucun îlot en vue. Il faut s'y résoudre, je suis seul. Seul à flotter quelque part au milieu de l’Atlantique avec sûrement des concurrents à quelques milles de là, mais invisibles à l'oeil nu. Se retrouver seul en mer pour pouvoir se rapprocher des siens. Affronter vagues et tempêtes pour chasser ses démons. Voilà ma thérapie de choc.

Je n'attends plus qu'une chose maintenant. Rejoindre Pointe-à-Pitre puis rentrer en métropole retrouver les miens. Leur présenter le père et mari qu'ils avaient perdus dans l'océan de la finance et qui s'est reconstruit dans celui de l’atlantique. Pouvoir garder du temps pour eux et peut-être rattraper celui que j'ai déjà perdu.
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