Obsession

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Souvent? Oui, on pouvait dire qu’il y pensait souvent. Pas tout le temps non plus, ça ne prenait quand même pas une dimension obsessionnelle, mais il y réfléchissait fréquemment, disons. En soi, ce n’était pas vraiment de sa faute, tout ça venait à lui, même quand il pensait à autre chose. Tout servait de prétexte pour rentrer dans sa tête et contempler ses pensées à ce sujet. A présent, il détestait étendre le linge, passer l’aspirateur, faire la vaisselle, marcher dans la rue. Il ne se rappelait même plus de la dernière fois où il avait passé plusieurs journées successives sans y penser. “Une journée? Cela a dû arriver, oui”, affirmait-il avec conviction à la petite voix entre ses deux tempes qui lui assurait que ne pas y penser une seule fois en douze heures aurait été un véritable exploit.

Et est-ce que se batailler à mort dans sa tête sur la récurrence de ses pensées intempestives comptait comme un “j’y ai pensé encore une fois”?

Le plus dur, c’était souvent de savoir qu’il était plus ou moins le seul à y penser. Y penser à cette fréquence ou même y penser tout court, en fait. Parfois, il avait mal à la tête à force de se répéter que c’était la nature qui l’avait raté, qu’il n’était pas normal, qu’il allait à contre-courant de la société en pensant comme il le faisait. Dans ces moments-là, il posait l’assiette qu’il était en train de rincer, et il s’allongeait, s’endormait, et se réveillait avec la tête claire et fraîche, prête à se perdre de nouveau dans le labyrinthe de ses pensées. Ou plutôt le grand boulevard dans son cerveau, une belle allée propre à souhait qui aboutissait à un seul endroit, toujours le même. Peut-être un rond-point tout compte fait. Ou une impasse.

Pour faire face à cette solitude cognitive qu’il ressentait, et par espoir de retrouver un frère, un compagnon, un homologue, il avait tout tenté. Après avoir gardé son obsession secrète pendant des années pour le plaisir unique de son cerveau, il tenta d’en parler autour de lui. Ses deux timides premiers essais furent accueillis par des moqueries et des railleries qui s'avérèrent difficiles à surmonter. Après avoir changé de nom et de pays (deux fois), il se jura de changer d’approche, entre deux sessions de réflexion intense. Il essaya l’humour, il essaya d’accuser quelqu’un d’autre. Cette fois-ci, il s’en tira mieux à titre personnel, mais il ne trouva pas plus de réponses à ses questions, et encore moins de personnes susceptibles d’être en mesure de répondre aux-dites questions. En dernier recours, il parcourut les blogs et les forums de la toile, avant de se demander si finalement il y avait vraiment de quoi vouloir se revendiquer de la même espèce que ceux qui y participaient, ou de vouloir trouver sa justification parmi eux.

Il ne s’était jamais senti aussi étranger, aliéné, détaché, isolé, différent. Un peu comme une impression de marcher dans un autre sens que le reste du monde. Il se dit que son cas aurait pu intéresser les gens qui font des recherches insipides et vides sur la position des bonnes gens dans les ascenseurs, puis retourna à sa vaisselle. Peut-être qu’en fait, c’était les autres qui étaient différents, finalement. Et pas lui. Peut-être même qu’ils faisaient tous semblant? Il se nota dans un coin de sa tête de relire Sartre avant de se coucher, avec quelques ratures et le s en minuscule. Puis il ouvrit de nouveau grand ses bras à son obsession qui n’attendait que ça.
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