3
min

Nul homme n'est incorruptible

Image de Clément Paquis

Clément Paquis

35063 lectures

49

Qualifié

« Nul homme n'est incorruptible ». Joseph se remémorait cette citation sans parvenir à en identifier l'auteur. Ça sentait la maxime fourre-tout, le genre de truc que l'on balance en fin de soirée pour faire le malin, entre la poire et le dessert.

Incorruptible, même Robespierre ne le serait pas resté s'il avait pu vivre plus vieux, Joseph en avait la certitude. L'humanité entière n'était qu'un gros magma éminemment putrescible de toutes les manières possibles. Ainsi, il ne faisait aucun doute que Brian mordrait à l'appât du piège préparé par Joseph. C'était écrit.

Six mois plus tôt, Maude avait quitté Joseph. Trop mou, trop pochard, trop colérique, trop paresseux, elle lui avait préféré les muscles saillants de Brian, son professeur de danse, mettant ainsi un terme à huit années de mariage. Brian incarnait tout ce que Joseph détestait. Un grand con musclé aux dents blanches dont l'existence n'avait jamais eu à subir le moindre bouleversement. Cette catégorie d'homme qui ne sait pas ce que « souffrir » veut dire.

Maude était ce genre de femme qui se montre facilement cruelle envers ceux qui l'aiment. Au départ, elle avait laissé Joseph la supplier de revenir. Elle l'avait regardé se ridiculiser, se couvrir de honte devant les voisins, ivre devant sa porte à hurler comme un animal blessé. Puis les « ça va aller » et autre « tu retrouveras vite quelqu'un » avaient rapidement laissé la place aux « arrête de m'importuner sinon je porte plainte ». Alors après avoir pleuré toutes les larmes de son corps et vidé une piscine olympique de mauvais whisky, Joseph avait décidé de se venger.

Dieu bénisse Internet et son cortège de sites pornos où succèdent aux annonces les moins raffinées les promesses les plus extravagantes. C'était l'une d'entre elles qui avait attiré l'attention de Joseph. « Escort-time, contre quelques... roses, un moment de plaisir avec une fille sublime. » Le langage codé utilisé par le site servait à contourner habilement les lois réprimant la prostitution. Sur celui-ci, des filles, toutes plus belles les unes que les autres, affichaient sans complexe taille, poids, spécialités et tarifs horaires. Joseph n'avait pas particulièrement envie de se payer les services d'une professionnelle, non. Mais il en avait les moyens et c''était tout ce qui importait.

Comme tous les connards adeptes du culte du corps, Brian avait ses habitudes. Après le boulot, c'est à dire après avoir passé l'après-midi à danser avec des femmes en petites-tenues, il partait faire un footing d'une heure. En chemin, il s'arrêtait au « Marin d'eau douce » un bistrot où il avait l'habitude de commander un soda light. Il restait là à siroter son jus tout en prenant la pose pour les les quelques habituées qui le dévoraient du regard, puis reprenait son chemin avant de rentrer faire sa fête à Maude. Mais ce jour-là, quelque chose l'empêcha de quitter les lieux.

Ce quelque-chose, c'était une érection. Brian bandait comme un âne sous les habiles pressions qu'exerçaient la main d'une magnifique blonde au teint légèrement hâlé. « Elle a l'air bien dure, j'ai très envie de la mettre dans ma bouche... » susurrait la succube aux oreilles d'un Brian en nage. Un prof de danse, ça ne rencontre jamais rien d'autre que de la demi-bourgeoise abîmée. De la femme qui a déjà vécu, qui veut se refaire une santé et se donner des sensations en tâtant de la fesse d'homme musclé deux ou trois fois par semaine. Mais cette déesse qui entreprenait Brian était une espèce rare. On ne croisait pas ce type de filles dans les salles de remise en forme tout simplement parce que la forme, elles l'avaient déjà. « Je n'en peux plus, laisse-moi te la sucer, par pitié... » suppliait la nymphe de sa petite voix teintée de tonalités slaves. Et Brian, qui n'avait jamais compris que l'on puisse se refuser à un stimulus sexuel, s'exécuta tout en fendant son visage d'un large sourire baveux.

C'est dur de rester silencieux quand on se fend la poire, mais Joseph y parvenait relativement bien. Accroupit sur un siège de WC, il filmait avec son téléphone à travers le trou de la serrure de la porte du gogue où il s'était planqué. Il cadrait un magnifique plan sur Brian en train de se faire chalouper le savoyard. Gros plan sur la tronche de Brian en mode extatique, zoom avant sur les lèvres de la courtisane, Joseph avait très envie de jaillir de sa cabine comme un diable en boîte et de hurler « c'est pour surprise surpriiise ! » avec un accent québécois. Mais ça aurait gâché son plan et Joseph tenait à ce que tout soit vraiment parfait.

Le lendemain matin, Maude recevait un e-mail anonyme contenant une pièce-jointe au format vidéo. L'après-midi même, elle se rendait en pleurant à l'appartement de Joseph, prétextant avoir eu comme un « flash » dans la nuit et s'étant subitement rendue compte de son erreur. « Désolé, ma chérie, lui avait rétorqué Joseph, mais je ne voudrais même plus de toi si tu t'offrais à moi au bout d'une laisse, un bâillon dans la bouche, une éponge dans chaque main et que j'avais de la vaisselle plein l'évier. » Cette ultime estocade, il l'avait répétée pendant des semaines, s'entraînant à ne pas bafouiller afin de garder toute la superbe qui convenait à la situation. C'était une réussite.

D'un claquement de doigt et devant une Maude médusée, Joseph invita une magnifique jeune blonde au teint légèrement hâlé à venir prendre place sur ses genoux. « Bonjour, madame, je suis l'amoureuse de Joseph.» murmura t-elle d'une petite voix teintée de tonalités slaves. Maude quitta l'appartement plus blanche qu'une carrière de craie. Joseph parti alors d'un grand rire tonitruant, puis se tournant vers la call-girl toujours assise sur ses genoux et agitant sous son nez quelques billets de cinquante euros, il lança : « Après tout ce que j'ai dépensé pour me payer la tête des autres, je crois que j'ai bien mérité un petit sacrifice d'ordre personnel, non ? », et il éteignit la lumière.

PRIX

Image de Automne 2016
49

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Daniel Grygiel Swistak
Daniel Grygiel Swistak · il y a
Bravo quel talent ! j'ai aimé, je vs invite sur mon site pour "J'AI OSE"
·
Image de Dialogue69.com
Dialogue69.com · il y a
Vous avez du talent, bravo ! Si vous souhaitez une plus grande visibilité, n'hésitez pas à proposez vos textes à www.dialogue69.com
·
Image de Arnaud Gérard
Arnaud Gérard · il y a
J'ai pas tellement aimé cette morale: à la fin la fille le braque aussi, et Joseph se retrouve gros-jean comme les autres... Il me semble que ça aurait été mieux.
·
Image de Clément Paquis
Clément Paquis · il y a
J'aime mieux la mienne.
·
Image de Yves Le Gouelan
Yves Le Gouelan · il y a
Aucune morale et j'aime bien, la chose est bien troussée.
·
Image de Bertrand
Bertrand · il y a
un court pas cynique
mais cruel
comme une revanche
de l'homme moyen^^+1

·
Image de Naradine escaña
Naradine escaña · il y a
Très drôle et un peu cruel, mais elle l' a bien mérité ! Un ton cynique qui me plait : mon vote !
·
Image de Farida Johnson
Farida Johnson · il y a
Pas mal du tout aussi celle là!
·
Image de SCOTTY
SCOTTY · il y a
Nul homme n'est incorruptible même Joseph.
·
Image de Barbara V.
Barbara V. · il y a
Mon vote, parce que j'ai bien rigolé devant cette histoire de coup monté ! (Bon d'accord, on a déjà fait la vanne...)
·

Vous aimerez aussi !

Du même thème