Nuit blanche à la Mer de Glace

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écrire, pas seulement des lettres mais exprimer des visions,des personnages . Les évoquer dans le baroque ,le décalé ou le réel . Délayer dans l'encre l'intime et le rêve, quel plaisi  [+]

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L'impact des gouttes sur le métal lui faisait remonter le fil de son désastre, l'obligeait dans le brouillard de sa souffrance à se souvenir . Ses doigts ankylosés par le froid ne l'inquiétaient plus depuis longtemps. Renoncer à les réchauffer en soufflant dessus , une décision irrévocable , douloureuse. Ses mains lui servaient à piocher la neige . Lui avaient servi. À demi assis dans une cavité dessinée par son corps prostré, il contemplait apeuré ses extrémités bleuies . La douleur brûlante n’était pas encore là mais il l 'appréhendait se sentant incapable de supporter une épreuve supplémentaire.Son pull bleu marine détrempé par la neige le refroidissait peu à peu , carapace raide qui le martyrisait.Sa perception obscurcie par la nuit lui offrait peu de repères. Sinon au dessus de lui une masse sombre aux contours découpés par cette luminosité alpine, combinaison incomparable de la réfraction neigeuse et de nébuleuses échappées d'un invisible cosmos stellaire. Dans un court instant de réflexion , il reconnut l’hôtel , proche , inaccessible. Ses yeux le piquaient au coin des paupières,l’effort de concentration lui imprimait des rides profondes.
Dans l’amphithéâtre parisien de sa prestigieuse université, ce front plissé complétait l' air hautain et professoral qu'il affichait auprès de ses collègues. D'un ton docte ,il savourait à haute voix une nouvelle publication dans une revue internationale, sa spécialité: -le macabre et la monstruosité dans la littérature féminine anglo-saxonne du dix-neuvième siècle- .
Des effluves d'herbes mouillées, d'animaux et plus lointaines de nourriture parvenaient par vague à ses narines . « Si près, si près...». Il rythmait maladroitement ses propos avec de brefs battements de bras.Trop las, frigorifié,il les croisa sur sa poitrine. Le bruit métallique des rails écrasés par le train à crémaillère avait cessé depuis longtemps. Sur ce versant de la Mer de Glace, la pénombre estompait le paysage et les derniers éclats du jour n'éclairaient plus l'Aiguille du Dru , l' Aiguille Verte, les grandes Jorasses ,laissant les chemins de randonnées dans un temporaire oubli de chaleur et de clarté.Un gémissement attira son attention ,il tendit l'oreille essayant de se recroqueviller , retrouvant une primaire protection. De nouveau , cette plainte lancinante sur une note lugubre finissant sur un pleur balbutié.Lui. C'était lui qui gémissait.
Des nuages bas, épais gris foncés envahissaient le ciel. Le mauvais temps se renforçait .Le vent forçait, secouant les épicéas , les bouleaux , les bruyères.Un sifflement intermittent s'infiltrant à travers les champs de moraines ,les bois de résineux résonnait autour de lui .Vers Saint -Gervais , le fracas du tonnerre précéda une violente bourrasque destructive qui caracola bruyamment le long de la vallée de Chamonix.
Lentement, il tenta de nouveau de basculer cette lourde pierre plate en bougeant les jambes. Son manque de force , ses mains engourdies l’empêchait de les libérer. Une partie était bloquée dans une fissure de rocher , impossible de faire levier. Hurler,crier ,ses lèvres desséchées se collaient ,son appel finissait sur sa langue. Lécher la neige le faisait vomir et entre ses cuisses son pantalon de velours noir servait d'urinoir .
C'est lui ce matin de mars qui avait souhaité quitter le séminaire de Genève avec deux de ses meilleurs étudiants . Ils avaient longuement disserté de Mary Shelley , de sa présence en juin 1816 dans la villa de Lord Byron au bord du lac Léman, de leur jeu de société: écrire une histoire de fantômes, prolongement du «roman terrifiant» thème à la mode à leur époque. L'excitation, son désir de prouver son érudition sur l'auteure de « Frankenstein» l'avaient rendu sourd à une prévision de neige abondante et de température glaciale.
«  Préparez vos affaires .Je vous emmène à la Mer de Glace.Frankenstein et la Créature s'y sont promenés en 1816.Sur ces lieux , je suis certain de ressentir , de percevoir les deux maléfiques héros de Mary Shelley  ».
Les capacités intellectuelles de ce lettré s'affranchissaient de l'irrationnel. Seuls les faits,le vérifiable le satisfaisaient.Professeur incontesté dans sa discipline , la nature lui devait obéissance . Tant pis pour ses deux condisciples pessimistes sur la météo qui le suivirent et s'enfermèrent dans leur spartiate chambre de l’hôtel de la Mer de Glace à 1909 mètres d'altitude. Dès leur descente du dernier train du Montenvers.

Il s'était choisi une chambre doté d'un antique lavabo , seul confort dans cette auberge de montagne. Au premier étage, pour la vue sur le paysage.
« Chacun à un étage de la bâtisse,le personnel dans les combles , Victor Frankenstein, montres moi ta créature!»
Il ferma sa fenêtre satisfait de sa tirade solitaire . Sa connaissance des lieux ,il parcourait l'été les sentiers égaillés de randonneurs , de la littérature de Mary Shelley, lui permettrait demain d'éblouir de son savoir ses deux étudiants.
Son sac vidé , parka , gants fourrés, rangés dans la penderie en lattes de sapin, il s'aventura dans le couloir silencieux à la recherche des sanitaires . Désireux : «. D'une douche brûlante, je gèle et ensuite je relis mon article - le fantasme et la modernité dans le roman Frankenstein- ».
Le plancher centenaire craquait doucement, une odeur de bois flottait dans l'air confiné , les interstices sous les portes éclairaient chichement ses pas.Puis ces certitudes s’effondrèrent lorsque une longue ombre surgit devant lui Il vit un doigt démesuré le designer. Aucun bruit ,aucune respiration dans ce lieu désert entièrement fait de vibratiles vieilles planches de sapins.Tétanisé, le poing sur ses lèvres tremblantes , un grincement sur sa droite ,le grand escalier grince sous un poids anormalement lourd .Un noir spectral derrière lui .Ses yeux affolés constatent qu'il règne partout ce même phénomène . Son corps ressent un magnétisme , une attirance pour cette fenêtre devant lui . La fantomatique silhouette se dédouble. Il court , la peur paralyse sa voix . Seule une course insensée lui prouve qu'il est vivant .Et ce blanc qui flotte, appât monochrome qui le fait basculer dans la fine couche neigeuse ,dévaler la pente derrière l’hôtel.Immobile ,le crissement irritant d'une pierre que l'on traîne , son corps bloqué , l’hôtel obscur et deux silhouettes qui s'éloignent .
Denses , implacables les flocons ont recouvert la nature ,des filaments de glace se forment rapidement sur son corps .
Métronome macabre des gouttes sur la coque métallique de son portable .Désespéré , n’espérant aucune aide , sa perception s'émoussant , il les entend tomber sur son smartphone . Un rictus lui déforme le visage , il geint ,sanglote en voyant la photo affichée: la fenêtre brisée ,son corps basculant , Victor Frankenstein en blouse blanche et son monstre , son appareil en main faisant un selfie.
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Mab · il y a
merci d'avoir visité ma Mer de Glace . atelier déjà vu il y a plusieurs jours .
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Yann Suerte · il y a
Superbe...Au fil des mots. Au gré des sens. Si vos pas vous y perdent, je vous invite à visiter mon "Atelier". Belle journée
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Mab · il y a
Faire du noir avec du blanc . Merci de votre lecture
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Efikan · il y a
J'aime l'ambiance qui émane de ce texte. Toutes mes félicitations.
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Mab · il y a
Écrire pour communiquer mon ressenti et pas seulement pour des points. Je ne me fais pas de selfie littéraire. Merci pour votre lecture et j'apprécie votre façon de mettre en mots.
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Soseki · il y a
Oui , désolée aussi pour la découverte tardive de votre texte !
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour l'intrigue et le suspense ! Mon vote ! Grâce à vous, “Kidnapping” est en Finale pour le Prix Court et Noir 2017. Merci de revenir confirmer votre soutien si vous l’aimez toujours.
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Philshycat · il y a
Un dernier petit noir pour l'écureuil :http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ecureuil-furtif
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Mab · il y a
Merci de votre lecture.
Vu écureuil

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Patrick Peronne · il y a
Désolé pour cette lecture (intéressante) et ce vote tardifs !
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Mab · il y a
En cette période électorale, tout vote compte. Merci de votre lecture