Nuit américaine

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Je m’appelle François Durand. C’est le nom que j’ai choisi parce qu’un peu franchouillard. Mes parents eux m’avaient prénommé Kevin parce qu’ils pensaient faciliter mon intégration. L’ennui, c’est qu’ils n’avaient pas pu changer notre patronyme : Amsazzi.
Kevin Amsazzi. Quand j’y pense et que je me retourne en arrière, je m’étonne. Comment et par quel miracle ai-je pu traverser les dernières années et franchir les nombreux écueils qui ont jalonné ma route estudiantine jusqu’à l’obtention de mon diplôme de journaliste ? Peut-être que si je n’avais pas cédé à l’ambition de mes parents et nourri leur fierté, je n’en serais pas là. Peut-être serais-je manutentionnaire, travaillant dans la réserve d’un supermarché quelconque. Oui, je l’avoue, il m’est arrivé souvent de penser que cela m’aurait bien plu. Au lieu de cela, je suis devenu journaliste, en réalité pigiste à la petite semaine.
Toujours soigné de ma personne, je paie mon loyer régulièrement, celui d’une chambre de bonne dans un quartier chic de Paris : un luxe qui saigne à blanc mon budget mensuel. Lorsque je parle à la concierge, il m’arrive de jouer au divorcé, histoire de justifier ma chambre de bonne sous les toits malgré mon statut de « journaliste ». En réalité que je n’ai jamais été marié et même n’ai jamais eu la moindre relation avec une femme.
Pourquoi dire tout cela, le confesser ? Installé confortablement à mon bureau, j’aimerais bien que le visage que reflète le miroir jouxtant l’écran de 19 pouces de mon ordinateur me le dise...
Je m’observe, plonge mon regard dans mes yeux jusqu’à ce que mes pupilles sombres se voilent. Mes doigts pianotent le code sur clavier : parenthèse, étoile pour le croissant et le bled de mes parents, Kevin pour mon état, 80 pour ma date de naissance. Le fond d’écran change : apparait un paysage baigné de clarté bleutée façon nuit américaine, un paysage de montagnes, de sapins et de lacs endormis.
Ma souris glisse sur son tapis et une petite flèche se promène en forêt, navigant sur la surface outremer avant de s’envoler vers la cime des épicéas et filer vers le ciel étoilé.
Je crois - non, je suis certain - que mes pupilles ont légèrement bougé pour se tourner vers la droite. La petite flèche continue de se balader comme une folle en toute liberté. Sans quitter des yeux le miroir et l’écran à la fois, j’en fais autant. Tout doucement mon reflet dessine l’esquisse d’un sourire tout en m’invitant d’une imperceptible inclinaison de la tête à me retourner complétement vers l’écran. Oh, je ne le devine que trop : si je n’y prends garde, ma petite flèche va encore se perdre à suivre je ne sais quelle piste et je vais passer des heures à la retrouver. Il faut que je me presse, le temps m’est compté. Je me surprends à siffloter un air, ou plus exactement à siffler ma petite flèche. Où est-elle ? Je m’époumone. A force, il me semble l’apercevoir là-bas, non loin d’un grand séquoia perdu au beau milieu de congénères d’une autre essence. Je me jette un dernier coup d’œil dans le miroir puis m’élance et plonge dans la nuit bleutée.
Je suis sidéré devant la beauté du paysage. Il me vient l’envie de m’asseoir en tailleur sur un lit d’aiguilles sèches et de rester ici-même à me saouler la vue devant si somptueuse création de la nature. Mais la petite flèche a vite fait de m’extirper de ma contemplation béate. Elle est là, qui tourne autour de moi et me taquine du nez. Il faut croire qu’elle en a terminé avec ses civilités à présent qu’elle a laissé sa trace au bas du tronc du séquoia.
Puisqu’il en est ainsi, je me lève à regret et me mets en route sans trop savoir dans quelle direction aller. Je me fais l’impression de partir à l’aventure, de jouer les explorateurs d’un nouveau monde, à ceci près que je n’ai ni couteau, ni boussole, ni bâton de marche : rien, si ce n’est le réconfort de mes rêves dans ma tête.
Arrivé aux berges du lac, je fais une pause, considère l’horizon bleuté puis m’oriente vers les arbres que j’avais entrevus sur ma gauche en arrivant. N’est-ce pas là que j’ai aperçu la flèche il y a un instant ? A mesure que je me plonge dans la forêt il me semble entendre de plus en plus distinctement des chuchotements, un bruissement sourd. La respiration du vent dans les branches ? Pourtant les géants verts me semblent tous paisiblement endormis. Je me surprends à marcher sur la pointe des pieds afin de ne pas les réveiller. Soudain je trébuche sur une racine affleurante et m’affale de tout mon long. Ma petite flèche est follement amusée de l’incident et ne cesse de ricaner en dansant autour de moi. Du moins c’est ce qu’il me semble ; car je perds conscience et m’égare un bref instant en pays des mers d’ébène et des vagues scélérates. Lorsque je reviens à moi, je constate que je me suis fendu la lèvre en tombant lourdement. Elle saigne, ce qui est un moindre mal au regard de la chute que j’ai faite. Je m’époussette rapidement et me remets en marche. A présent, l’enchevêtrement des branches basses est tel que j’ai toutes les peines du monde à me frayer un passage. De toutes les façons il n’est pas question de faire demi-tour. Il faut que j’avance.
*
J’ai avancé bon gré mal gré, jusqu’à l’épuisement, comme s’il s’était agi d’une question de vie ou de mort. Pourtant le moment arriva où, le visage griffé, la lèvre fendue, le regard flou, j’ai sondé le reflet qui était le mien dans le miroir. Incrédule, j’ai passé une main sur mes joues et ma bouche pour me donner une dernière chance de n’y voir aucune trace de mon voyage. Hélas et pire encore, le miroir m’apprit que j’avais perdu la chevalière que je portais à l’annulaire gauche : un cadeau à l’obtention de mon diplôme, pour lequel ma famille s’était saigné aux quatre veines.
A nouveau mes doigts ont pianoté sur le clavier. La petite flèche apparut, et se mit à explorer le paysage bleuté de fond d’écran jusqu’à se figer aux abords d’une groupe de géants verts, là précisément j’avais chuté et probablement perdu ma bague.
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