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Nouvelle lettre Persane, De Gabriel à Mme Avicenne

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Il ne me servirait à rien, Madame, de vous décrire l’intégralité des diverses modes vestimentaires de notre époque, en France, tant il y en a. Cependant, j’ai pu relever pendant mon voyage des caractéristiques connues et acceptées par tous les Français, et pour le moins étonnantes.
La première de celles-ci, et sans doute la plus fréquente, concerne souvent les hommes, et particulièrement les plus jeunes. En effet, ceux-ci portent leurs pantalons très en dessous de la taille, dans je ne sais quel but, ce qui leur fait un entrejambe très bas, à mi-distance entre leurs fesses et leurs genoux, et n’a pas l’air très pratique pour marcher. Ajoutez à cela une démarche rendue lourde, pesante, qui rappelle souvent les antiques origines de l’humanité. De plus, certaines femmes mettent parfois du zèle à ressembler à cette description pourtant peu flatteuse, à tel point que leur féminité s’efface souvent totalement, au point de disparaître au fond d’elles-mêmes.
À l’arrivée des beaux jours, j’ai vu une jeune femme qui portait un pantalon extrêmement court, de façon à laisser voir presque la totalité de ses jambes. L’associant immédiatement à une fille de joie, j’ai posé sur elle un regard d’un dédain que je pensais habité par tout le monde. Interceptant mon regard, celle-ci m’a demandé, choquée, d’où je venais pour avoir un tel comportement. Je vous le demande ! D’où suis-je venu pour arriver dans ce nouveau monde ? Les règles qui régissent cet empire qu’on appelle la mode changent à chaque idéologie, à chaque groupe, à chaque personne ! Des hommes qui prônent la solidarité, la tolérance, et l’acceptation de l’autre, cherchent tant à s’en différencier, à se démarquer de leurs semblables, par peur d’y être associés, qu’ils finissent par se ressembler par cette caractéristique ! Les Français sont fous ! Ils parlent même seuls dans la rue ! Je les ai vus se promener, les oreilles attachées par une longue ficelle à leur poche, et crier, gronder leur colère sur le néant. Certains, pis encore, s’adressent avec le plus grand sérieux à une boîte lumineuse, tout en l’écoutant, comme si c’était une personne. J’ai d’ailleurs entendu beaucoup plus de conversations à une seule voix plutôt qu’à deux.
Par ailleurs, j’ai rencontré certaines personnes couvertes de bouts métal de toutes les formes et de toutes les couleurs. Ceux-ci étaient plantés dans leur chair, afin d’être maintenus, à des places plutôt singulières : lorsque les oreilles étaient envahies, ils s’attaquaient sauvagement au visage, tantôt à l’arcade sourcilière, tantôt à la bouche ou au nez, ce qui doit handicaper notoirement ce qu’on en fait d’habitude. Devant mon air abasourdi à la vue d’un nombril percé de ferraille, on m’a répondu que certaines personnes allaient les planter dans des endroits plus intimes encore, ce que je n’ai pas encore réussi à imaginer. C’est lorsque j’ai aperçu un homme couvert de ces métaux, tous pointus ou tranchants, les bras, les épaules, et le visages couverts d’encre, exhibant quelques dessins peu artistiques, parfois mêmes provocants, promenant fièrement une crête rouge sur un crâne rasé, et surélevé de nombreux centimètre grâce à des « chaussures-échasses » indescriptibles, que j’ai acquis la certitude qu’un pays peuplé de telles personnes ne pouvait aimer l’art et le raffinement.
En fait, il m’est apparu que les français sont un peuple constamment mécontent, qui cherche par tous les moyens, et notamment la mode, à montrer son désaccord avec la société grâce à un comportement agressif et des codes vestimentaires censés exhiber leur esprit qu’ils jugent révolutionnaire. Cet aspect de leur personnalité les regroupe en fait si bien qu’il est facile de les reconnaître, et de les identifier parmi la plus dense des foules, et à l’inverse, on se sent immédiatement différent, voire exclu lorsque l’on se trouve parmi eux, et c’est pourquoi j’ai décidé d’abréger mon voyage, pour revenir sans plus de délai vers vous. Sur ce, je vous laisse pour mieux vous retrouver.

De Seysses, le 3ème matin de mai

PRIX

Image de Printemps 2013
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