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Nouvel amour

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Audinou

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Mary rentrait chez elle, seule encore une fois. De fines gouttes de pluies tombaient sur ses mains, son visage, et sa frange qui frisait. Elle avait encore oublié son parapluie au sous-sol. Elle l’avait descendu quelques jours plus tôt, pour le faire sécher après la forte averse contre laquelle il l’avait protégée. Depuis, il avait plu tous les jours et Mary n’y avait jamais pensé avant de partir, seulement lorsqu’elle pestait contre les frisottis dans ses cheveux et la buée sur ses lunettes. Aujourd’hui avait été une longue journée. Elle s’était réveillée à six heures afin d’attraper le bus de sept pour arriver en cours à huit, puis avait passé trois longues heures à écouter la professeure relater l’époque victorienne. Ensuite, elle s’était dépêchée de manger son déjeuner et était partie pour son petit boulot, au café près de son université, où elle ne s’était pas arrêtée de servir et débarrasser des étudiants jusqu’à son autre cours de la journée. Celui-ci s’était terminé à dix-neuf heures, et, après 118 longues minutes dans les bouchons (elle avait compté et n’en avait manqué aucune ; c’était sa seule occupation assise à l’arrière du bus), Mary marchait enfin jusque chez elle. Elle désespérait à la pensée de savoir que dans neuf petites heures, tout recommencerait presque à l’identique. Ce n’était pas seulement une longue journée : c’était une longue semaine. C’était une longue vie. Mary passa son badge pour ouvrir la porte de l’immeuble, n’essaya même pas d’appeler l’ascenseur, qui était toujours hors service, et monta donc les quatre étages qui la menaient à son petit studio. Si elle avait été une héroïne de film, elle aurait ouvert une bouteille de vin rouge qu’elle aurait bu jusqu’à la dernière goutte en pensant à sa solitude. Mais Mary n’était pas Bridget Jones, alors elle mangea sa soupe devant une émission sur la 5. Elle repensa à sa journée, enfin, surtout à lui. Il était dans son cours de sciences politiques, le deuxième de sa journée, et aussi celui du lundi matin. Il était brun, avec de légères boucles qui lui retombaient sur le front et une barbe de quelques jours. Mary n’aurait pas pu décrire ses yeux, elle ne l’avait jamais vu d’aussi près. Il portait toujours des longs gilets et des baskets noires. Il venait souvent au café et la saluait toujours avec un grand sourire. Mary déplia son clic-clac sans cesser de penser à lui. Elle se blottit sous ses draps et commença la partie préférée de sa journée : les scénarios qu’elle imaginait dans sa tête, ce que serait leur première discussion, ou bien leur relation. Ce garçon était tellement parfait. Il l’aimait, elle l’aimait, ils riaient ensemble, s’embrassaient, partaient en vacances, se disputaient puis se retrouvaient. Mary avait rêvé ce moment toute la journée, d’ailleurs, elle vivait tellement pour ces histoires qu’elle ne pensait plus à lui parler directement. Elle avait soudain la nausée. Elle se rendait bien compte que son imagination ne deviendrait jamais réalité. Elle regarda son portable pour la énième fois et découvrit qu’il était déjà minuit passé. Son mal de cœur ne fit que s’accentuer lorsqu’elle vit la date de demain, enfin de déjà aujourd’hui : le 14 février. Encore une Saint-Valentin passée seule, à se lamenter, sans personne avec qui partager la soirée. Les larmes montèrent aux yeux de Mary. Elle se retourna dans son lit et des milliers de questions se bousculèrent dans son esprit : quand allait-elle rencontrer l’amour ? Pourquoi les autres avaient tous et toutes quelqu’un dans leur vie ? Pourquoi pas elle ? Pourquoi ne draguait-elle pas ce garçon ? Pourquoi ce garçon ne la draguait-il pas ? Il était beaucoup trop beau et intelligent pour s’intéresser à elle. Mary soupira. Qui pourrait s’intéresser à elle ? Elle se redressa, au bord des larmes. « Qui pourrait s’intéresser à moi ? » Le problème était là : Mary ne s’aimait pas autant qu’elle ne l’aimait lui. Elle haïssait son corps, son visage, sa voix, son manque de culture, son infériorité ; elle se détestait toute entière. Si elle ne pouvait voir ses qualités, comment lui, ou n’importe qui, pourrait les apprécier ? Ses larmes coulèrent quelques minutes tandis qu’elle appuyait sur son cœur qui la lançait. Sans cesser de penser à sa misérable vie, Mary se leva pour faire chauffer de l’eau. Elle n’arriverait pas à dormir maintenant de toute façon. Les lumières éteintes, elle s’assit à la table de sa cuisine pour boire une tisane à la camomille. Elle finit une première tasse et se resservit. Les larmes toujours plein les yeux, elle s’approcha de la fenêtre pour regarder les lumières de la ville. Elle réfléchit longuement à tous ces foyers, là, dehors, à toutes ces familles ou couples, mais aussi à toutes ces personnes seules comme elle. Elle repensa à son manque de confiance, à celle qu’elle accordait trop à ce garçon avec qui elle n’avait même pas échangé un mot. Son esprit divagua jusqu’à ses amis, ses cours, son travail, et Mary remit toute sa vie en question. Elle n’avait pas toujours été aussi préoccupée par les couples. Maintenant, plus de la moitié de ses amis étaient « casés » comme ils disaient. Et Mary était toujours seule. Mais elle n’avait pas besoin d’être en couple. Elle n’avait pas besoin de quelqu’un pour lui dire qu’elle était belle. Elle avait besoin de s’aimer elle-même. Et elle pouvait commencer dès aujourd’hui. Dès cette nuit. Il ne fallait pas grand-chose ; pas de programme sportif, pas de régime, pas de changement de garde-robe. Il suffisait d’une petite touche en plus, un minuscule apport dans sa vie : de la confiance. A l’aube, après avoir vu le lever du soleil, Mary finit par s’endormir sur une chaise, les pieds sur le rebord de la fenêtre. Elle ne sommeilla qu'une petite heure, puis son réveil sonna. Il était six heures. Elle enfila ce pantalon qu’elle avait acheté il y a des mois mais qu’elle n’avait jamais osé mettre. Elle sortit, la peau du visage nue de tout maquillage. Le soleil la réchauffait. Elle allait s’aimer.

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Fanny Epie · il y a
Au contraire de Sangdragon, je trouve que l'espoir pointe bien le bout de son nez. S'aimer et avoir confiance en soi est déjà un cap pour apprendre à aimer les autres. Un texte qui fait du bien en ce jour maussade, merci! Tous mes encouragements pour atteindre peut être le cap de la finale, plus que quelques heures... Mes votes ;)
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Jfjs · il y a
et si elle avait regardé Arte ? Une autre direction ? ^^
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Utilisateur désactivé · il y a
C'est un très bon début qui lui ouvrira toutes les portes
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Bricielle Amb · il y a
To be or not to be et voià que " JE" allait s'aimer .
Cette jolie conclusion manque à tellement de gens
Merci à vous ( mon grand vote )

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EIRELAV · il y a
Quel plaisir de te RE-lire !
Avoir confiance en soi et s'aimer... Tout un programme, mais c'est possible !

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Virginie Ronteix · il y a
S'aimer soi. D'abord. Bien écrit. Bon rythme. Agréable. Mais qu'on a envie d'encourager cette jeune femme à la frange qui frise sous la pluie ...
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Jean Calbrix · il y a
L'histoire d'un complexe d'infériorité qui fait que le narratrice se déteste et a des blocages, mais après une nuit d'insomnie elle décide de surmonter son aversion. Parviendra-t-elle à changer du tout au tout et peut-être de tenter sa chance auprès de son collègue dont elle a le béguin ? Bravo, Audinou ! Vous avez mes cinq votes.
Je vous invite à lire mon sonnet Mumba en compète Printemps http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba si vous en avez le temps.

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Sangdragon · il y a
J'espère que mon ressenti te servira. Voici mon avis honnête : J'ai relu plusieurs fois le texte sans comprendre exactement ce qui me dérange, Il me semble qu'il manque quelque chose. Peut être un peu d'espoir à la fin ?
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