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Notre dernière escapade

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Dan Mézenc

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Ce n’était juste que quelques moments de grâce, subreptices et fugaces. Dans ma mémoire adulte, des images qui s’effacent. De longues après-midi complices, les dimanches de printemps à remonter un ruisseau, à longer un étang. Il me semblait déjà bien vieux et moi j’avais dix ans.

Le cérémonial dominical se répétait inlassablement. Messe – lui n’y allait plus, il faisait son tiercé avec les copains de l’usine – puis repas en famille. La grand-mère que nous appelions Manou avait préparé les crudités, le rôti et les frites, papa et maman apportaient le dessert, des éclairs au chocolat dans une boite en carton. Et, le café terminé, Papou, me prenait sous les bras, me soulevait à sa hauteur et selon la formule consacrée que j’attendais avec impatience – ces repas n’en finissaient pas – me lançait « Allez bonhomme, on y va ! » Je lançais un regard suppliant à maman qui savait tout le plaisir que j’avais à ces après-midi vagabondes avec mon grand-père et acquiesçait d’un regard plein d’amour et de fierté. Je me sentais grand.

Il l’appelait la Bleue. Elle nous attendait dans un coin du garage. Il avait scotché un morceau de mousse sur le porte-bagages arrière qui me servait de selle. Nous avions nos habitudes. Il basculait la béquille, sortait la mobylette du garage et s’asseyait sur la selle de cuir noir. Puis dans le sens de la pente de la petite rue où Manou et lui habitaient, il faisait avancer l’engin à grands battements de jambes, moi je poussais et il criait en riant : « Oh hisse, saucisse » jusqu’à ce que le moteur pétarade. Alors je sautais sur la selle de mousse, calait mes pieds dans chacune des grosses sacoches de toiles verdâtres usées par le temps et la pluie. J’entourais son ventre de mes bras, accroché à sa veste et la tête calée contre son dos, je rêvais d’un jour pouvoir piloter seul sa mobylette. J’adorais ses formes rondes, les chromes astiqués de son phare, de son réservoir, ses pneus aux flancs blancs enveloppés de large garde-boue. Parfois nous devions nous arrêter à la station-service et j’avais le privilège de faire le plein, il me laissait dévisser le bouchon moleté du réservoir, attraper le pistolet de la pompe et me lançait : « Pour dix francs de mélange ! » J’attendais que la pompe indique les dix francs commandés, il payait et nous repartions vers la destination qu’il avait choisie.

Je crois que cette année-là, il m’a montré tout ce qu’il connaissait, tous les lieux que la Bleue nous permettait d’atteindre dans l’après-midi tout en revenant avant la nuit. Comme s’il avait voulu me transmettre les dernières odeurs, les ultimes images d’un monde qu’il voyait disparaître. Assis à l’arrière de la Bleue, j’ai parcouru tous les chemins, toutes les routes vicinales, vu tous les lacs, les ruisseaux, les étangs, les petits bois, les chemins creux et froids sous les frondaisons épaisses, les cours de fermes où il avait parfois travaillé. Il m’a expliqué d’une voix tremblante les carrefours où s’étaient accrochés militaires allemands et résistants pendant la guerre. Il arrêtait parfois son engin pour observer un héron en train de pêcher, me faisait lever la tête pour apercevoir une alouette, un milan ou un circaète.

Puis vint notre dernière escapade. Le ciel était d’un bleu limpide, le soleil était chaud. Il avait annoncé que nous irions tous deux à la pêche. Il connaissait un petit ruisseau où les truites pullulaient et se targuait d’en ramener une pleine bourriche. Il me fallut partager ma selle de mousse avec l’attirail de pêche et deux gros sacs de toile dont l’usage m’intriguait. Nous passâmes l’après-midi près d’un lac, d’un bar proche nous arrivaient les musiques à la mode, nous ne pêchâmes que quelques tanches immangeables. Cela ne semblait pas le contrarier. Le soleil baissait sur l’horizon et j’attendais, l’inquiétude croissante, qu’il donne le signe du départ. Il n’en fut rien. Des deux gros sacs de toile, il sortit une tente de camping et m’annonça que nous dormirions sur le bord du lac. Je m’endormais à peine, heureux de cette aventure, quand je l’entendis quitter la tente. Quelques instants plus tard, me parvenaient depuis le bar, les cris et les rires d’hommes et de femmes qui chantaient et dansaient. Je ne sais s’il dormit cette nuit mais je compris aux regards furibonds de Manou et de ma mère, lorsque nous arrivâmes à la maison, le jour suivant, que cela avait été notre dernière escapade, ensemble, sur la Bleue.

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Macha · il y a
A la lecture j étais assis sur cette selle en mousse à côté de vous, le parfum de l herbe verte mouillee emplissait mes narines, la voix de votre grand père raisonnait dans mes tympans j aurai bien aimé partager ces moments de tendresse "grand paternelle" Macha
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Dan Mézenc · il y a
ceci n'était que fiction....
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Philippe Ribaud · il y a
Ah cet incipit mémorable ! ah ce passé simple, pas si simple à manier ou a décomposer !
ô mes souvenirs de porte bagages et de motocyclette bleue sur la route de Dargoire avec, pour récompense, une grenadine au café de la place !

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Dan Mézenc · il y a
Merci!!
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