Nos mots ne sont pas les leurs

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Bonsoir,

Au fait, je t’aime. Voilà, c’est dit. Ce que tu en penses, seule toi le sais et pour me le dire, j’attends de tes lèvres un effort, celui du silence. Je ne veux rien ajouter de plus. J’aime mieux le bruit de ton silence. Il ne me dit rien, ce bruit – bruit d’un silence. Je le préfère tout de même aux mots et à leur indécence. Qu’en penses-tu ? Qu’en dis-tu ? Ces questions sont vaines auprès de ton silence. Laisse-le s’établir entre nous, laisse-le, comme on ferait d’une plante chère à notre cœur, laisse-le proliférer sans l’entamer ; et parfois, pense à en arroser la fleur. Laisse-leur les mots, aux autres qui aiment et qui s’aiment ; et nous, laisse-nous seulement le pâle souvenir d’un silence. Laisse donc les mots à qui ne savent plus parler. Et fais-moi plutôt entendre la saveur de ta bouche tue ; les fruits que j’y peux cueillir sont à ma bouche une drogue. Et je ne veux en guérir qu’en écoutant se dessiner ton silence une fois de plus. Pas de bruit, non, rien de sonore, rien qui trouble ou perturbe, rien de cela. Rien, ou alors seulement, mais seulement : le silence. Si tu le désires, tu peux de la mienne rapprocher ta main ; me toucher même, me toucher comme on ne touche plus aux autres qu’on aime. Ma main sera ouverte, qui attend. Posée sur la mienne, la tienne pourra en disposer comme il lui plaira, en faire ce qu’elle voudra. En rire ou en pleurer, mais toujours, dans le silence. Garde les mots dans un coin de ta gorge pour toutes ces fois où il nous faudra paraître comme eux, les autres qui ne sont pas nous. Car nous, qui ne sommes pas les autres, nous, nous sommes ce que nous sommes dans le silence. Et c’est mieux ainsi. Toujours silencieusement, rapproche tes lèvres des miennes tremblantes. Dis-leur, sans les mots, ta façon d’embrasser. Dis-leur, sans les mots, que les mots embrassent moins bien, parce que moins fort. Dis-leur encore ces choses qu’on dit d’une lèvre muette. Et ma bouche recevra avec une pompe improvisée, ce que de la tienne tu penses céder sans rien perdre de bien important. Garde silence, s’il te plaît. Le silence est à nous. Ils ne peuvent rien en faire ; l’interpréter au plus. Au mieux, cela nous agacera. Mais qu’importe. Leurs conjectures fleuriront, mais notre silence prolongé aura la force d’un automne sur des fleurs fausses. Désarmés, ils crieront au scandale. Ils crieront et crieront encore. Mais notre silence, roc incorruptible, bloc impassible, sera leur défaite. Les plus poètes d’entre eux, feront tout autour ce qu’on appelle littérature. Et peut-être de beaux romans, et de sympathiques poèmes. Ils parleront dans notre cas d’amour ou d’amour fou ou que sais-je encore. Ils taxeront de folie notre union et au sujet de ce silence entre nous, parleront de perte pure. Mais est-ce nous sur le front desquels les heures du soir feront tant de rides ? Sera-ce nous qui perdront notre temps à l’asservir aux mots ? Nous, silencieux. Nous, qui ne sommes que nous. Modestie qu’on nous refuse. Qu’importe. Crois-moi, peu nous importera qu’on dise ou ne dise pas. Fais-moi ce plaisir de toujours te plaire dans nos silences. De ne les troquer contre rien d’extérieur. L’extérieur est ce que nous ne sommes pas. A leur « Qu’êtes-vous ? » inquisiteur, répondre : « Nous ne sommes que ce que nous sommes » ; et laisser le reste pour le silence, dans le silence, rien que le silence. Toujours le silence pour combattre et lutter, car il faudra lutter, de toutes les forces du silence. Lutter contre, lutter pour, lutter toujours. Le silence est une lutte. Le silence est la seule lutte qui vaille qu’on s’y engage. Le reste n’est qu’écume. Alors luttons. Ne soyons pas morts d’avoir pu nous exprimer. Epousons-nous dans nos formes, nos formes vraies, celles que seul dévoile le silence. Fiançons-nous à ces temps qu’ils disent morts car les mots y manquent, car les mots n’y sont pas. Nous parlerons vrais, nous, nous parlerons silence et seulement silence. Notre langue aura la grammaire médiocre du silence, la syntaxe paisible de bouches se donnant l’une à l’autre. Nous ferons mieux qu’eux, aie confiance, en ne faisant rien. Aimer est ne rien faire ; aimer à la folie c’est aimer comme on fera. Nous attacherons un immense fracas à aimer avec silence. Mais ils ne l’entendront pas, ne l’écoutant pas. Mais le fracas aura eu lieu. Dans les circonstances les plus sonores, se fera ce fracas, mais pas au goût de leur ouïe. N’ont-ils pas encore compris ? Nous ne faisons que nous parler ; seulement, nos mots ne sont pas les leurs, ne s’entendent pas. Leurs dictionnaires trop pauvres en silences ne pourront rien pour eux. Ils auront beau chercher, se forcer à encore et toujours chercher. Rechercher le mot juste, le mot parfait, le mot qui nous dévoile. Qu’ils cherchent et délèguent à d’autres la mission de chercher. Nos mots sont connus de nous seuls : c’est un regard posé sur le tien qui me regarde, c’est un toucher des lèvres, c’est un baiser des mains entre elles, c’est une caresse sur une autre, c’est un mouvement des yeux vers l’autre, une pensée pour les pensées de l’autre, un rire parmi ceux de l’autre, un cillement d’envie qu’éveille la lumière de tes yeux. Tes yeux, ces saphirs qui me visent sans me viser, tes yeux, j’ai toujours peur qu’ils me surprennent à les regarder, caché là, non loin, très proche, tout près même. De tes yeux j’ai toujours cette peur qu’il sorte un reproche ; c’est que leur couleur y perdrait. Et je les veux intacts. Je les veux saphirs et rien que saphirs. C***, une dernière chose, toute dernière. Si tu m’aimes, si tu m’aimes, alors ne le dis pas. Tais-le, il se peut qu’ils soient encore là, les autres, à écouter. Alors... chut.
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