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Norsud

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Cpetitleu

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Nord
J’aurais pu rêver d’un penthouse à Miami, d’un château en Espagne ou d’une gentilhommière dans le Périgord. J’aurais bien aimé cette dernière option. Je me serais imaginé rentier et célibataire, entouré de tout l’apanage d’un luxe suranné et claquemuré dans une bibliothèque aux ouvrages rares et précieux, au Chesterfield profond, assumant mon tædium vitae.
Mon logement parfait est habité de mes rêves d’enfant : celui de mes grands-parents où j’adorais y passer mes vacances. La maison est accolée au mur d’une impasse. En m’agrippant à ses briques pour l’escalader, je pouvais découvrir un monde agricole inconnu. Deux moutons broutaient dans un pré étique.
Ce qui me frappait à chaque fois que je pénétrais dans le minuscule hall, qui ne pouvait supporter qu’une armoire à chaussure et un porte-manteau qui feraient le bonheur d’un antiquaire spécialisé dans le mobilier du XXe siècle, c’était l’odeur de moisissure qui émanait de la cave et qui me saisissait. Aujourd’hui encore, l’effluve des champignons de mon parking souterrain secoue mes tripes et alimente mon spleen. En y descendant, on y découvrait un graffiti en allemand, vestige selon mon aïeul de la Grande Guerre, dessiné sur un puits qui dessert le seul point d’eau de la maison, jusqu’à ce qu’on se décide enfin à installer des sanitaires et une salle de bain à l’étage.
L’unique pièce du rez-de-chaussée, un condensé de cuisine, de salon et de salle à manger, sera bien suffisante. À quoi bon le superflu, alors que je me contente d’une pizza décongelée, que je ne reçois personne et qu’un bout de table me permet de poser mon carnet pour y coucher mes idées ? Quand mes fesses seront trop marquées de l’assise des chaises en paille, j’irai me vautrer sur le canapé fatigué en velours damassé. Mes yeux se porteront sur des bibelots outre-méditerranéens, de l’ouest d’Aden, d’un cousin gendarme à Djibouti, les paupières alourdies par de nervaliens voyages en Orient.
Sud
Le territoire des Affars ne m’intéresse pas. Mon imagination s’arrête au bord d’une daboyta, une tente traditionnelle que l’on trouve jusqu’en Érythrée. C’est donc à bord d’un bateau ivre, secoué par les flots dantesques d’une tempête, que je débarque à Hodeïda, là où résida le poète maudit.
Après des siècles de routes caillouteuses, je débarque enfin à Shibam. J’aurais dû refuser de macher des feuilles de qat. Je dois sans doute halluciner de comparer les maisons-tours à leurs consoeurs new-yorkaises.
Une fois à l’intérieur, il est clair que la perfection rencontre l’onirisme. Le temps n’est plus de ce monde. Pourquoi chercher à définir un style alors que rien n’a changé depuis des siècles, malgré la tourmente de notre modernité ? Je suis au paradis, rejoint d’houris aux yeux verts, m’invitant à me détendre sur un sarîr, ce matelas étroit et polychrome, aussi doux et accueillant que leurs flancs. La faïence aux inspirations mauresques, invitation au voyage vers les mille et une nuits, m’inspire des volutes qui me conduisent sur les pas assassins de Chaykh al-Jabal, le Vieux de la Montagne. Je me fais djinn, empruntant alors des chemins invisibles qui sont les sésames pour pénétrer ce building des sables. Je me perds dans les hijras, ces vastes paliers qui desservent le mufraj, la salle de réception et les makân où s’entasse la marmaille. Je peux alors découvrir à l’envi ces dames du sérail que je devinais me dévisager en pouffant de leur prison masquée derrière leurs fenêtres Tarkim, garde-fou pour se parer de toute jalousie qui pourrait se faire meurtrière pour l’intrus trop curieux.
Je les découvre lascives, naïades aux effluves arrachés du hammam, à la peau douce rafraîchie par l’eau de rose, le regard velouté par le khôl. Comment ne pas poser mon havresac et y refaire ma vie ? J’y oublierai ma frénésie de gyrovague, conscient d’avoir découvert à l’ombre des murs de brique l’antichambre de la sérénité.
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