Nonna

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Ingénieur de formation puis de profession, j'ai décidé de passer une part de ma retraite dans l'imaginaire.  [+]

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La personne qui a le plus compté dans ma vie ? Voilà une question simple à laquelle je peux répondre sans hésitation, d’autant plus que depuis plus de six ans, je partage sa maison. C’est à Tassin, près de Lyon. Elle s’appelle Nonna. Nonna, une femme extraordinaire, un exemple et une référence pour moi. Elle a 84 ans. C’est ma grand-mère maternelle, mais elle dit toujours que je suis sa petite sœur et c’est vrai que nous sommes très complices. Je lui raconte tout, ou presque, elle me conseille, elle m’encourage et me donne confiance. De son côté, elle cultive un certain mystère sur son enfance, il y a des choses qu’elle garde pour elle, mais je sais depuis toute petite qu’elle cache un matricule tatoué sur le bras gauche. Je sais aussi qu’elle avait une sœur plus jeune, qui s’appelait Esther, dont il ne faut jamais parler, qui un jour est partie avec elle et avec leurs parents et n’est jamais revenue.
Nonna, je lui dois beaucoup. Par exemple, et ça peut paraître anecdotique, je suis une championne de la confiture de groseilles. Quand j’étais enfant, mes parents m’envoyaient chez elle pendant l’été. C’était l’époque où ils voyageaient en Europe et aux États-Unis pour visiter leurs gros clients avant la récolte d’automne. Ils sont producteurs d’huile d’olive en Toscane et, s’ils emmenaient parfois mes deux frères, ils estimaient que je serais mieux chez Nonna car il a toujours été clair qu’étant une fille, mon avenir ne pouvait être, ni dans les champs d’oliviers, ni autour des pressoirs.
À l’époque, mon grand-père était encore en vie, mais c’est Nonna qui, en douceur, s’occupait de tout dans le foyer. Alors, elle m’a appris à cueillir les groseilles au fond du jardin. « Il faut attendre le 14 juillet » disait-elle. Puis on les égrenait. De temps en temps, une graine éclatait et un jus visqueux nous éclaboussait. Ça la faisait rire, et je riais aussi. Et c’est moi qui tournais la manivelle du vieux moulin à légumes pour éliminer la peau et les pépins. Il fallait ensuite surveiller la cuisson, ne pas oublier surtout d’ajouter le jus de citron, ni d’écumer bien sûr. Et arrêter le feu sur la cuisinière à gaz au bon moment, pas trop tôt, pas trop tard. C’est moi qui devais décider. Avec une petite cuillère, je prélevais quelques grammes de la compotée, les disposais sur une assiette plate et regardais combien de temps il fallait pour que « ça prenne » avant de cueillir la goutte visqueuse avec le doigt, la porter à ma bouche et dire « c’est bon Nonna ». Elle n’a jamais voulu que je l’appelle Mamy, normal, je suis sa petite sœur.
Ça n’a l’air de rien, mais c’est ma grand-mère Nonna, par toutes ces petites choses du quotidien, qui m’a donné confiance en moi, ce qui est important surtout quand, comme moi, on a grandi sous les quolibets de ses camarades de classe parce qu’on louche, même à peine. Mais je crois aujourd’hui, qu’en m’initiant à la confiture de groseilles, elle voulait aussi donner une leçon à Papa et à son huile d’olive dont j’avais été exclue. Nonna n’a jamais aimé l’huile d’olive. À ses yeux, la vraie huile, c’est l’huile de noix et puis Papa était, et reste à ses yeux, un affreux macho italien qui lui a volé sa fille.
Elle a toujours regardé Jérémy – Jérémy, c’est mon petit copain – d’un air circonspect et ne manque pas de me dire, quand il disparaît au petit matin après avoir passé la nuit à Tassin : « Vittoria, j’espère que tu n’as pas oublié ta pilule ». Je comprends qu’elle ne souhaite pas de rejeton de ce grand escogriffe pourtant sympathique et je crois bien que moi non plus, d’ailleurs !
Les meilleurs moments que je partage avec Nonna, ce sont mes samedis matin quand Noémie, ma prof de violon, vient me donner son cours. Nonna s’installe alors sur son vieux fauteuil Voltaire, affiche un sourire bizarre qu’elle conserve quels que soient les miaulements que je tire de mon instrument, ferme les yeux et ne les ouvre à nouveau que lorsqu’elle m’entend poser l’archet dans son étui ; puis se lève sans rien dire et va nous préparer un café.
Il parait qu’un orchestre de femmes déportées jouait chaque matin du Wagner à Ravensbrück pendant que, sous le regard des détenues y compris leurs enfants, des Aufseherin suspendaient quelques récalcitrantes au bout d’une corde.

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