Nom de code : D-A-P

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écrire - dessiner - converser - lire - voyager - aimer - s'amuser - se délecter - rire - observer - jouer - oser - apprécier - écouter - sentir - apprendre - tripoter - le tout ad libitum …  [+]

Image de 2018
Depuis le mois de juillet de cette année, je marche pieds nus... J'aime les différentes textures que ma plante des pieds croise. Visqueuses ou fluides, brûlantes ou glacées, soyeuses ou rêches, rien ne me rebute excepté des chaussures. De la corne s'est formée petit à petit. Elle me protège naturellement des innombrables microcoupures. Je la touche et la jauge du bout de mes doigts avec délice. Elle fait un bon deux millimètres d'épaisseur.
Simon m'a initié tout l'été.
Je regarde son sac ouvert et j'y plonge ma tête. Ma joue rentre en collision avec sa trousse de toilette bosselée, mon oreille gauche se presse contre une paire de chaussettes torsadées, mon nez touche un pull confortable et doux. Je respire fort. Seule ma narine droite officie. Des larmes coulent à l'horizontale et rayent mon visage d'un mince filet argenté.
Simon prépare un voyage.
La mini-cartographie de mon corps, imprimée là, sous mes pieds, ses mains la connait parfaitement. Mes organes jouissent de ses effleurements, de ses savantes pressions, fortes ou légères. Ses paumes, avec leurs mouvements en va et vient, ascendants et descendants, remontent parfois le long de mes jambes et me rendent littéralement extatique.
Simon est thérapeute réflexologue.
Si vous êtes adepte de cette pratique, vous comprendrez que ce projet de départ provoque des souffrances physiques bien réelles. La sensation de plénitude disparaît au profit d'un manque. L'angoisse se propage inexorablement le long de ma moelle épinière. Cette hideuse serre mon ventre, assèche ma gorge, tord ma bouche, ourle de sueur ma peau et dans le même moment me fait trembler de froid. C'est à cet instant que ses mains se matérialisent dans mon cerveau... ses mains, je les veux, je veux ses mains. Elles sont ma récompense.
Simon doit renoncer à partir sans moi.
La pièce exigüe se resserre autour de moi, m'asphyxie. Des idées brouillonnes donnent une coloration particulièrement sombre à cette fin de journée. Le papier peint floral Strawberry Tree, si gai, si anglais, devient menaçant. Je constate que je ne parviens pas à me lever ! J'essaie ! Mais les liens qui m'entravent m'en empêchent et je tombe sur un coté et sur l'autre à chaque nouvelle tentative. J'abandonne cette idée. Mon buste entreprend son enfouissement dans les vêtements pliés occasionnant du désordre. Je mobilise toute mon énergie à me glisser dans ce grand sac de sport Fred Perry noir et blanc. Se faisant mes cuisses s'échauffent au contact de cette moquette rase dont les bouclettes vertes et serrées estampillent ma chaire nue. Je suis à l'endroit où la veille nous nous sommes livrés à un pique-nique d'intérieur. De la nourriture simple, un breuvage divin, une nappe vichy à-même le sol, lui et moi. Comme tous les troisièmes soirs de pleine lune. Un rituel païen auquel je m'adonne sans déroger et sans musique. Seul vestige de notre dînette champêtre, une tâche de rouge restée malgré mes efforts pour la faire disparaître, sa note boisée se trouve à présent remplacée par une odeur beaucoup plus fruitée, celle de ma peau. On dirait qu'un petit coquelicot nouveau vient de pousser au salon...
Simon ne va pas être content.
Il aime l'ordre. Il suffit d'une égratignure asymétrique ou d'un objet déplacé pour que la contrariété le transfigure. Ses mains chéries deviennent poings, ses caresses deviennent meurtrissures, la veine indigo de son cou vire au violet. Lorsque le changement opère il y a comme une odeur de sang qui émane de tout son être. Il devient l'étranger. Celui qui a ficelé mes chevilles, celui qui a entravé mes poignets, c'est l'étranger. Celui qui ne parle pas, celui qui cogne, c'est l'étranger. Celui qui s'agite dans la pièce à coté, celui qui revient et se tait en regardant l'état de ses affaires bousculées par mon corps, c'est l'étranger.
Une violente secousse me fend en deux, en trois, en six. Mon nez laisse échapper un liquide pourpre le long de la boutonnière de ma chemise déchirée. Je ne vois pas, je sens, je perçois l'odeur de sa colère, acide, résineuse.
Simon n'est plus là à présent.
Je ne crie pas, j'écoute. J'écoute le souffle de l'étranger. Je retiens le mien, trop longtemps. Mon diaphragme ne se contracte plus pour remplir mes poumons, et envoie des signaux de détresse à mon cerveau, lui indiquant que ma respiration est bloquée. C'est déterminant, je m'évanouie.
Je me trouve dans le noir. Je peine à émerger. Mes membres me font souffrir. J'ai tellement de mal à ouvrir mes paupières que j'en déduis que mon visage doit être sacrément enflé, n'est-ce pas ? Je remarque que mes mains et mes chevilles sont libres. Je tâtonne dans l'obscurité. Je touche une surface froide, il y a du verre sous et tout autour de moi. Un remugle d’herbe coupée et de moisis pique mes muqueuses. Une odeur dégoutante de caoutchouc brûlé imprègne ma peau, infeste jusqu’à mes cheveux. Une tige métallique roule contre mes genoux. Je distingue un bout de tôle rouillée. L'endroit est sombre. Il y règne le silence. La noirceur devient progressivement pénombre à laquelle mes yeux commencent à s'habituer malgré les boursouflures qui lestent mes paupières. Une espèce de symphonie des abysses carillonne sous mon crâne. Une douleur thoracique limite ma capacité respiratoire. Ceci est dû probablement à une côte fêlée. Je reconnais que CETTE FOIS était d'une intensité digne d'un coefficient de 120 sur 120, une marée de coups avec vagues de submersion, sans puits de tranquillisation.
Ignorez-vous que dans le bras, il y a une trentaine d'os, plus de quarante muscles et quatorze nerfs majeurs ? Le taux d'engourdissement de mes deux bras me le rappelle en cet instant. Des antalgiques, de la glace, c'est ce qu'il me faut maintenant, vite. J'ai fait le plein vous savez.
Depuis que j'ai rencontré l'étranger mes placards se sont remplis d'opiacés de formes longues ou rondes, de couleurs fantaisies ou juste blanches.
Nom de code : D-A-P.
Douleur, Addiction, Plaisir.
D-A-P - D-A-P - D-A-P – Mon incantation magique. Mon mantra. Mon hymne sacré.
Simon ne le savait pas.
J'ai frappé la première. Une semaine et quatre jours d'hospitalisation pour lui et une semaine et quatre jours d'internement pour moi. Ex aequo en quelque sorte.
Première personne du singulier – deuxième personne du singulier – troisième personne du singulier... Combien croyez vous qu'il existe de personnes en chacun de nous ?... Première personne du singulier – deuxième personne du singulier – troisième personne du singulier... ? Combien pensez vous être, en vous ?... Première personne du singulier – deuxième personne du singulier – troisième personne du singulier...
Attendez, l'étranger est parti ?
Où est Simon ?
Qui sont ces gens ? Comment m'avez-vous trouvée ?... Pourquoi j'ai ces affreuses choses sur MES pieds, pourquoi  ????!!! Qui vous a permis ?... Retirez les moi immédiatement !!! Mes mains où sont SES MAINS ? Répondez !!! Qu'avez-vous fait de ses MAINS ? Première personne du pluriel – deuxième personne du pluriel – troisième personne du pluriel...
Sirènes de police, lumières crues, crissements de pneus, uniformes bleues, sifflets stridents, combinaisons blanches, klaxons assourdissants, bandes de plastiques noires et jaunes, camionnettes rouges, camionnettes blanches, râles sourds, cris aigus, portières claquées, zone sécurisée...
Attendez, l'étranger est parti ? Oui?
Où est Simon ?
Première personne du pluriel – deuxième personne du pluriel – troisième personne du pluriel...
Brancard, néons, ascenseur, désinfectant, bruits, blanc, portes battantes, pas, silhouettes, plateaux, vert, vitesse, froid, rouge, fer...
Bonjour mademoiselle Gaba. Vous avez eu un accident qui vous a laissé dans le coma. Un coma traumatique de stade deux durant exactement une semaine et quatre jours. Vous nous avez fait une belle peur. Comment vous sentez vous ? Excusez-moi, je ne me suis pas encore présenté. Simon Dharmas. Je suis votre neurochirurgien. Nous allons pouvoir faire enfin connaissance. Naturellement vous pouvez m'appeler Simon.
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