Noël sucré

il y a
3 min
1661
lectures
49
Qualifié

J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Hiver 2021
Le fournil battait son plein, c’était veille de Noël.
Pour l’occasion le patron avait embauché plusieurs extras – pour mettre la main à la pâte – disait-il en riant sur de longues dents jaunâtres. Dès qu’il avait le dos tourné, les mitrons le surnommaient « le cheval » et l’atmosphère se détendait enfin. Une récréation bienvenue pour cette jeunesse malmenée. C’était une époque où le travail se faisait rare, surtout si l’on avait le malheur de naître du mauvais côté de la vie.
Les apprentis dormaient sur des paillasses jetées à même le ciment d’une soupente humide. On ne comptait pas les heures de labeur à soulever les lourds sacs de farine, pétrir à la main ce qui deviendrait nectar à de nobles papilles, balayer le carreau enneigé de poussière, pomper l’eau, laver, ranger, se faire houspiller du matin au soir. Dès qu’ils s’allongeaient, ils sombraient dans le sommeil tout en rêvant de gaufres et de guimauves, les spécialités de la maison, célèbres dans la capitale du Nord. Adolescents en pleine croissance, ils mangeaient à peine à leur faim, du pain rassis de la veille trempé dans la soupe agrémentée d’un morceau de lard le dimanche.
Et c’était une torture de humer les fumets des pâtés en croûte tout juste sortis du grand four à bois ou les arômes caramélisés des tartes Tatin, tuiles aux amandes croquantes et autres brioches fourrées de pralines.
Pour le réveillon on avait multiplié les bûches à l’envi, café et meringues, chocolat aux griottes, rhum-raisins, vanille et agrumes. On en avait décliné une gamme étendue, adaptée à un souper en amoureux ou idéale pour la nichée d’une famille nombreuse. Les servantes des grandes maisons venaient quérir les emplettes commandées par Madame, elles allaient et venaient dans le magasin avec de larges paniers d’osier au risque de renverser les plateaux en équilibre sur les étagères installées ici ou là.
La configuration de la boutique, si elle était avenante et de bon goût avec ses boiseries et ses fresques pastel, était malcommode pour le travailleur, serveuses de noir vêtues sous un tablier blanc ou plus encore, les ouvriers pâtissiers. Le fournil était distant de quelque cinquante mètres du lieu de vente. On avait dressé une toile épaisse au-dessus du passage pour les jours de pluie, qui ne manquaient pas dans la région.
Et les mitrons portaient les lourds plateaux de victuailles au bout de leur bras douloureux, du fournil jusqu’au magasin. Ils se redressaient, amidonnés dans leur chasuble blanche, fiers de remplir leur office du mieux qu’ils le pouvaient, la chute d’un plateau valant renvoi immédiat sous les quolibets et la honte.
Mais le patron, le « cheval », était âpre au gain, comme l’était son père et le père de son père, des hommes durs à la tâche, mais à l’avarice légendaire. Il s’enorgueillissait de contempler les lettres dorées de son patronyme gravées sur la façade de pierre et brique mêlées depuis trois générations et n’aurait jamais toléré le moindre larcin, si ténu fût-il. Pas question de chaparder en cours de route une bouchée divine.
Aussi, dans son imagination féconde, avait-il institué une règle d’or qui consistait à chantonner ou siffloter durant le parcours des cinquante mètres fatidiques entre le lieu de production et celui de la vente. Les jeunes s’y pliaient, même s’ils ne manquaient pas de saliver sur les tartelettes, ce que par bonheur les clients ignoraient. Alors ils entonnaient la ritournelle du P’tit Quinquin ou la mélodie du carillonneur dès qu’ils franchissaient le seuil du fournil et cessaient leurs chants en gravissant la première marche de la boutique.
Au-delà de la limite prescrite, personne ne devait garder la bouche prête à avaler une friandise. Certains chantaient faux, d’autres sifflaient mal, qu’importe, on entendait de loin le signal de la dernière fournée et les citadins alentour s’amusaient à écouter ces chœurs malhabiles enrobés de sucre.
C’était sans compter sur l’intelligence doublée de ruse du jeune Rémi, embauché la semaine précédente. Il comptait bien profiter des agapes. Son grand-père mineur avait mené la fronde dans la fosse, son géniteur avait frappé le porion pour un mot de travers, il coulait dans ses veines le sang de la révolte, la haine de l’injustice. Et puis la faim le taraudait, et ses petits frères passeraient Noël sans douceur tandis que d’autres allaient se goinfrer plus que de raison.
Alors Rémi empoigna son plateau empli de mignardises et de bûchettes, il avança son pied sur le seuil du fournil, mais au lieu de chanter, il se mit à hennir avec tant de cœur que le patron sortit, mains sur les hanches, écumant et éructant de colère. Il n’appréciait pas les moqueries et s’agitait tant et si bien que les mitrons riaient, lâchaient les plats de gâteaux qu’ils enfournaient dans leur bouche déjà pleine, et leurs poches débordaient de berlingots et de chocolats.
Le patron ne pouvait les renvoyer un jour comme celui-là, il aurait perdu trop d’argent, ou peut-être fut-il touché par la magie de Noël. Il les garda tous.
49

Un petit mot pour l'auteur ? 44 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Il y a toujours un fond de Dickens aussi dans ces évocations de Noël.
Image de Atoutva
Atoutva · il y a
Une fin heureuse pour ce conte de Noël. On pourrait penser aussi à Sans famille.
Image de Chantal Sourire
Chantal Sourire · il y a
En effet, d'ailleurs le garçon s'appelle Rémi...
Image de Dranem
Dranem · il y a
Du Dickens dans ce conte ou Noël n'est pas sucré expour tout le monde !
Image de Jean Sichler
Jean Sichler · il y a
Un conte à la Zola mais qui se termine bien.
Image de Aurore Rey
Aurore Rey · il y a
Une histoire d'une autre époque nous est livrée par des mots riches et pour certains, peu usités. J'aime les récits qui se terminent bien, comme le vôtre. La magie de Noël!
Image de A. Sgann
A. Sgann · il y a
Il faut bien goûter un peu !
Image de Françoise Mausoléo
Françoise Mausoléo · il y a
si seulement cela pouvait être la réalité...le partage, une vraie magie de noël !
Image de Fleur A.
Fleur A. · il y a
L union fait la force
Image de Mica Deau
Mica Deau · il y a
Un conte sympathique.
Image de JACQUES LAUNAY
JACQUES LAUNAY · il y a
De l'humain quand même dans l'inhumain ! Le chti d'adoption que je suis et fier de cette région qui m'a si bien accueilli a apprécié le rappel des mineurs. Je ne les ai pas connu mais j'ai appris à leur devoir beaucoup pour toutes les épreuves qu'ils ont subi pour le fonctionnement de notre industrie et notre bien être. Ne les oublions pas !

Vous aimerez aussi !

Très très courts

La disparition

Chantal Sourire

Le sapin trône au milieu du salon.
Majestueux et plus enrubanné encore. Au fil du temps, le souvenir de mon frère s’estompe dans mes neurones, et la vie reprend sa place. Démesurément. Un... [+]