Nikolaz

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Tous les bons livres sont pareils, ils sont plus vrais que l'aurait pu être la réalité. Ernest Hemingway  [+]

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Nikolaz habitait un appartement dans l'hypercentre, près de la place du Commerce. Les bruits de la ville le rassuraient, surtout le ting-ting des tramways quand ils approchaient d'un croisement, pour prévenir les distraits. D'ailleurs, il se réveillait souvent avec le premier tram de la journée ; ou alors c'était le soleil, il ne fermait jamais ses volets. Il commençait par se rouler une cigarette, puis il remplissait à ras bord sa cafetière. Son salon était encombré de meubles dépareillés, mélange facétieux de tradition et de récup’. Il avait hérité de sa grand-mère une immense armoire bourgeoise à une porte. Il l'appelait « sa bonnetière ». Il le disait en détachant toutes les syllabes et en prenant un accent du Sud, ça me faisait beaucoup rire.

On le trouvait souvent dans un bistrot rue des Carmélites, pas très loin du château. Il lisait les journaux, Politis, Le Monde Diplomatique et passait des coups de fils. Il planifiait des réunions, discutait tracts, donnait rendez-vous à la prochaine manif’. Nikolaz pensait qu'un autre monde était possible.

Le jeudi, on allait boire des coups dans un café près de chez moi, comme ça, je pouvais rentrer à pied. C'était près de la rivière, c'était beau quand il faisait nuit, le reflet du pont dans l'eau, avec les lumières. Une fois, on avait surpris un héron qui écoutait notre conversation en terrasse, nos mains gelées, la clope au bec. Le patron était sympa, il nous laissait nous gaver de cacahuètes. On enchaînait les verres de vin, du côtes-du-rhône, souvent. On gloussait en se montrant nos lèvres violettes. Parfois, on finissait par dîner ensemble. Il choisissait toujours le resto, mais me laissait choisir ma place : « Côté salle ou côté fenêtre ? La banquette ou bien la chaise ? ». Il faisait souvent la même blague : en dessert, il prendrait bien un supplément chantilly, cinquante centimes d'euro, c'était vraiment pas cher. Les serveurs souriaient, bienveillants. Il me parlait de la thèse qu'il préparait, en philosophie du langage. Sa spécialité, c'était les actes performatifs, « quand dire, c'est faire », ou quelque chose comme ça.

Ses parents étaient riches. Ils habitaient juste à côté de la cathédrale, un appartement immense, avec des moulures. Malgré tout, Nikolaz n'avait pas beaucoup d'argent. Une semaine, il avait réparé un appartement dans son immeuble. Au noir. Quelle expérience. Le bonheur que c'était de planter ces clous, de changer ce carrelage ! Avec mille précautions, j'avais retiré ses échardes. Pour me remercier, il m'avait cuisiné une omelette avec des girolles. Et, toute la nuit, on avait parlé en écoutant du Ligetti.

Un jour, j'errais, cafardeuse, rue du Calvaire. Arrivée à hauteur du manège, je sursautai, surprise par mon téléphone. Une musique interminable. Une de ces sonneries de l'époque, un air de Beethoven, je crois. C'était lui au bout du fil. « Retourne-toi », me dit-il alors avec douceur. « Non… encore un quart de cercle. Sur ta gauche. Non, l'autre gauche ! Voilà... Voilà, oui, lève ta main et agite-la, oui, bonjour, tu me vois maintenant, non ? » Il était là, radieux, à la terrasse du Zinc, ce café sous les arbres.

Un jour, Nikolaz a déménagé. Il n'a plus donné de nouvelles. C'était un homme comme ça. Un an, puis deux, puis cinq sont passés. Aujourd’hui, il m'a donné rendez-vous dans ce café, en terrasse près de la rivière. Je le regarde siroter son côtes-du-rhône. Il n'a pas changé : pas très grand, barbu, un peu hirsute. Le bout de ses doigts est jauni par le tabac. Son regard est clair, son rire espiègle et son cœur pur. Et c'est quand il m'a demandé de l'épouser que je me suis enfin décidée à l'embrasser.

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Camille Berry · il y a
Ah ! Je retrouve Nikolaz sur lequel nous avions échangé...
Toujours le même plaisir de lecture !

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