N'est pas curieux qui veut

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En compétition

La plume est mon langage. Mes mains sont ma voix. Je suis devenue les mots. Ils m'ont dévoré  [+]

Image de Été 2020

L’odeur de pourriture remplaçait celui du canard WC à la pomme. Filip se mit le bras devant le nez.
— Ça schlingue putain, souffla-t-il en descendant les escaliers de la cave.
Ce fut sa première phrase de la journée. Quelques secondes plus tard, il découvrirait le cadavre de sa voisine de 88 ans dans le garage.
Elle était assise sur le siège conducteur, la tête sur le volant, les doigts serrés sur ses cuisses. Son corps avait déjà commencé à pourrir.
Filip eut un cri rauque, de ceux qui jaillissent de la bouche comme un piment qu’on trouvait trop fort.
Le grand gaillard de 65 ans se précipita vers la voiture et ouvrit la porte passager en grand. Le corps, dur comme du béton, ne bougea pas. La vieille femme portait une magnifique robe à fleurs et ses cheveux étaient remontés en chignon. On aurait presque dit qu’elle partait danser si elle n’était pas figée dans cette étrange posture, le corps livide.
Filip se pencha vers les pédales : une boîte de somnifères vide était coincée sous l’accélérateur : elle avait dû rouler là-dessous après que madame K. les ait avalés.
Il se releva, sonné, jetant des regards furtifs vers le corps.
Que s’était-il passé pour qu’elle en soit arrivée là ?

Quelques jours plus tôt, comme tous les matins, il l’avait croisée devant chez elle, sortant les poubelles. Il l’avait saluée. Elle lui avait rendu son bonjour. Elle n’avait pas souri, mais de toute façon elle ne souriait jamais. Le lendemain, elle n’était pas sortie, ni le jour d’après. Il s’était vaguement inquiété au bout de trois jours.
La vieille était réglée comme une horloge, tous les matins, à 10 h, elle sortait ses ordures. La poubelle jaune était toujours étrangement pleine à ras bord. Il se demandait ce qu’une vieille comme elle pouvait mettre dans ses sacs d’ordures pour les remplir autant chaque jour. Malgré sa curiosité, il n’avait jamais regardé.
Filip n’avait jamais été curieux. Petit, il ne s’approchait pas des portes fermées, s’écartait des rumeurs, évitait les secrets. Faute à une mère autoritaire qui frappait ses petits doigts boudinés s’il posait une question indiscrète. La curiosité est un très vilain défaut, répétait-elle comme un mantra. Alors il ne s’intéressait pas à davantage que ce que l’on voulait bien lui confier.

Au bout de quelques jours, il s’était finalement décidé à aller voir madame K.
Après tout, le facteur s’était trompé de maison, il devait rendre son colis à qui de droit. Il avait sonné, mais personne n’avait répondu. Il n’était peut-être pas curieux, mais il savait être inquiet. Il avait tourné la poignée de porte et était entré dans la maison, le paquet dans les mains.
Ceci nous ramenait donc à cet instant précis où Filip avait trouvé le corps mort de madame K., fripé par les années, qui n’avait pas laissé le soin à la vieillesse de le consumer.

Quand il reprit ses esprits, il composa le 115.
Une voix douceâtre décrocha.
— Venez vite au 17 rue du Marais à Aprunt. Ma voisine s’est suicidée, s’exclama-t-il.
Il s’assit sur le perron, s’alluma une cigarette. Le temps était clément. C’était triste de mourir au printemps.
Son regard tomba sur la benne jaune. Comme un automate, il se leva, s’approcha d’elle et ouvrit le couvercle.
Ce jour-là était différent des autres, c’était une parenthèse dans le réel. Le suicide de madame K. courrait sur toutes les lèvres dès le lendemain, on oublierait vite un petit aparté de curiosité. Même si celle-ci était malsaine.
Il sortit un petit sachet blanc opaque de dimension parfaite pour les corbeilles à papier.
Quand il dévoila son contenu, la stupéfaction l’obligea à s’adosser au muret du jardin pour ne pas tomber. Le sachet était rempli de lettres de suicides. Il plongea le bras dans la grande benne jaune pour attraper d’autres sachets. Ils étaient tous remplis des mêmes lettres. Les papiers étaient tous datés de la veille, de l’avant-veille et même de la semaine précédente. Dans chacune d’elle, un mot ou bien une phrase était raturé ici et là. Les tournures étaient quasiment identiques, mais à chaque fois un détail obligeait madame K à rouler le papier en boule et à le jeter. Depuis combien de temps écrivait-elle ce genre de lettres ?
Livide, et prenant conscience d’une réalité qui le percutait soudain de plein fouet, il courut vers l’étage de la maison, montant les marches de l’escalier deux par deux. Arrivé en haut, essoufflé comme un phoque, il ouvrit la porte du bureau et s’approcha du secrétaire sur lequel était soigneusement posée une lettre sans rature :

« Lundi 2 mai 2019,

Je me sens seule. Personne ne me regarde. Personne ne se rend compte que je ne souris jamais. Mes enfants ne viennent plus me voir. Que je sois là ou non ne changera rien à la face du monde, on ne se rendra même pas compte de ma disparition. J’ai décidé de mourir, mais je veux que ça soit parfait. Ma voiture sera propre, mon bureau bien rangé et mon écriture soignée. Je veux partir en laissant derrière moi un monde parfait. Je veux que l’espace d’un instant, tout soit exactement comme je le souhaite. Je mettrai mes plus beaux habits et je me coifferai exactement comme le jour de mon mariage. Je pars. Adieu. »

Filip s’assit sur la chaise, de grosses larmes sur ses joues.
La curiosité n’est peut-être pas un si mauvais défaut, pensa-t-il tandis que les sirènes des voitures de police retentissaient dans la rue.

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Virgo34 · il y a
Un bon texte dans sa force.
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De margotin · il y a
Exercice réussi. Bravo
Bonjour à vous tous!
Je vous invite à découvrir mon dessin en compétition pour Short paysage 2020.
Veuillez cliquer sur ce lien https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/au-bord-de-la-plage-1
Pour le soutenir.
Merci beaucoup

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mathilde Tran · il y a
La curiosité un faux défaut qui peut percer les faux semblants. J'ai beaucoup aimé ce texte.
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Jeanne en B · il y a
Un peu rude mais je trouve le rendu très réussi !
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Ombrage lafanelle · il y a
Merci 🙂
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Laurent Martin · il y a
Le drame d’une vie faite d’instants sans lumière...
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Ombrage lafanelle · il y a
Oui merci pour votre commentaire 🙂
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Alex Goncalves · il y a
Un bien joli récit plein de finesse et de délicatesse. Subtil ! J'adore !!!
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Ombrage lafanelle · il y a
Merci beaucoup Alex 🙂
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J. Chablik · il y a
Thème casse-gueule et belle réalisation. Touchante. Je vais aller lire qques autres textes avant d'aller me coucher pour passer le goût amer.
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Ombrage lafanelle · il y a
Merci pour votre commentaire🙂
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jusyfa *** Julien · il y a
Parfaite analyse d'un comportement suicidaire qui s'applique à retarder le passage à l'acte, vos scénarios et votre plume sont de qualité, encore bravo !
Julien.
Une invitation si votre temps le permet : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/memoire-perdue-1/votes

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Ombrage lafanelle · il y a
Merci pour votre commentaire Julien 🙂 je suis déjà allée voir votre texte, et j'ai déjà voté ☺️
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jusyfa *** Julien · il y a
J'ai vu Ombrage, merci et encore toutes mes félicitations pour vos lauriers sur l'autre texte.
Julien.

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Isabelle Lambin · il y a
La solitude, l'indifférence peuvent être meurtriers
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Ombrage lafanelle · il y a
Oui ...
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Nicolas Auvergnat · il y a
J'aime beaucoup le dispositif, l'astuce... Dans ce cas, qu'est-ce qui est le plus triste ? La vie de la dame ou son trépas ? L'éventualité d'une vie autre après l'arrêt de la machine biochimique est une hypothèse admissible pour moi, (sans qu'aucune religion ne soit à l'origine de cette conviction intime !), et c'est ce qui me fait penser que votre belle histoire a une fin heureuse malgré la peine de Filip.
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Ombrage lafanelle · il y a
Oui on peut se demander ce qui est le plus triste entre la vie ou son trépas. Le mieux aurait été que le voisin d'y intéresse avant ☺️
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Nicolas Auvergnat · il y a
Et alors, du haut de sa sagesse, Filip peut être lui aurait dit : '' regarde autour de toi, il y a plein de belle choses ! De par ça, tu seras la plus heureuse voisine du quartier.''
Je crois bien avoir lu une phrase qui ressemble à ma ( gentille ) parodie dans un texte en ligne très talentueux, très juste. Seulement c'était un conte. Dans le réel, l'agonie muette de la voisine n'envoyait pas de signe, était tournée vers elle même. J'espère que Filip ne s'en veut pas trop, car pour moi il est juste un homme dans la bonne moyenne des hommes : il découvre à postériori.

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