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Nébuleux passage

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Mynna F

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Tu t’éveilles doucement, la peur au ventre, tu n’oses ouvrir les yeux et découvrir le lieu où tu te trouves.
Tu te rassures, si tu es conscient de ton état, cela présage que tu n’as pas encore « basculé » de l’autre côté.
C’est alors que dans un état semi comateux, tu te remémores ton rêve de cette nuit, qui apparaît de plus en plus limpide.
Il a l’air si réel que tu en viens à t’interroger sur la réalité de ton monde onirique, peut-être es-tu somnambule, ou pire...
Le voici : Tu es dans le métro par un sombre et glacial matin d’hiver :
Nation - 8h40 du matin – Tu montes dans le métro, désert mais excessivement éclairé. Cette atmosphère est propice à une inquiétante étrangeté qui n’hésite pas à s’abattre sur toi, proie débonnaire évidente.
Une sonnerie retentit, les portes se referment brusquement et, d’un mouvement saccadé, tu es emporté vers un autre ailleurs.
L’éclat des néons des quais se reflète violemment dans les vitres, tu entrevois les stations Picpus / Bel air puis tout s’accélère, la vitesse devient fulgurante, tes mains se crispent sur la barre de maintien à laquelle tu t’accroches désespérément.
Le métro file maintenant à vive allure, seul dans le wagon tu ouvres et fermes les yeux au gré des tunnels et des stations, étrangement vides elles aussi.
Il ne s’arrête pas, tu es prisonnier des rames, enfermé sous terre, dans les ténèbres, aux portes de l’enfer........la terreur te submerge, tu suffoques, tes pieds tentent de s’ancrer au sol alors que ta tête entreprend d’échapper à la menace de ce vertigineux voyage.
Tu tentes de te repérer mais tu ne vois plus rien qu’un halo criard, agressif puis le noir et ainsi de suite..... Le métro ralentit enfin, place d’Italie, ton arrêt, l’angoisse se fait plus diffuse, tu conjures, tu implores les cieux pour qu’enfin il s’arrête....tu regardes l’affiche publicitaire pour une exposition à la Halle st Pierre - Munch...le cri est placardé sur tous les murs, puis ce rythme infernal reprend, tu préfères à présent fermer les yeux, fuyant le contraste de la lumière et de l’obscurité.
L’effroi qui t’envahit t’oppresse, puis d’un coup, le métro pile....Glacière.
Les portes s’ouvrent, t’invitant à descendre, tu obéis à cette force toute puissante qui te semble familière et enfin tu te retrouves à la lumière du jour. Il ne fait ni chaud, ni froid, ni humide, tu n’éprouves rien, exempt de toutes sensations, même cette anxiété qui t’assaillait encore quelques minutes auparavant a disparu. Tout n’est que brume, crachin et gelée blanche mais cela ne t’atteint pas.
Il n’y a pas âme qui vive dans Paris, tu erres ou plutôt tu avances, tu sais où tu vas même si tu en méconnais la destination consciemment.
Les arbres sont décharnés, signe évident de cette saison avancée, le ciel est gris, le macadam aussi, tu viens de t’apercevoir que tu ne portes pas de chaussures, comme lorsque tu t’apprêtes à aller dormir...
Tu aperçois « l’établissement », massif, énigmatique et charismatique, il t’appelle, tu entres.
Deux hommes, imposants et vêtus de blanc t’interpellent : «  Monsieur X, vous avez pris la bonne décision, il est plus raisonnable pour tout le monde de revenir parmi nous ».
Tu vas directement dans une chambre, la tienne, les volets sont clos, tu avales machinalement les comprimés posés sur la table de chevet et te couches.
Tu t’endors tout de suite et LE REVE, celui-là même que tu décris, revient, inéluctablement...
Quelques heures plus tard, ta conscience fulmine, humblement, tu la laisses te révéler à toi même, s’immiscer dans ton intimité, dans ton périmètre de sécurité, entrouvrant ainsi les portes te menant vers ton abîme.
Tu connais, et ce depuis fort longtemps, le caractère inexorable de ton tourment.
Il progresse, insidieusement, gravement, solennellement, jusqu’à empiéter sur ton esprit, menaçant d’absorber ton être, d’ébranler ton discernement.
Martyrisos (tu lui as octroyé un nom depuis le temps que vous cohabitez), t’a envoûté, amadoué et il arrive que durant quelques fugitifs instants, qui néanmoins te semblent toujours une éternité, vous ne formiez plus qu’un.
Ensorceleur, conquérant, il joue de ton aveulissement pour te séduire, te délayant de caresses faussement rédemptrices sur ton âme.
Tu perçois tes faiblesses, tu sais tes fragilités et tu es averti pour ton fameux « terrain »....

Désormais, Martyrisos a pour seule vocation de t’enlacer, de t’étreindre, de t’embrasser jusqu’à te dévorer.
Tu aspires à replonger dans le sommeil, à ne plus penser, à oublier pour ne pas te laisser submerger par l’angoisse, tu maitrises si bien cette léthargique fuite, ultime remède contre ton mal. Dominer, dompter Morphée, tu affrontes stoïquement ton dam, attendant la consécration car tu es certain d’en sortir vainqueur, et pourtant...
Nébuleuse sensation que tu ressens à présent, la confusion domine ainsi que le trouble dans lequel tu sembles t’engloutir. Ensommeillé, tu n’arrives plus à distinguer si tu es réveillé ou assoupi, ta lucidité s’évapore.
Peu importe, tu es dans TA réalité, celle qui est maintenant légitime et rationnelle pour toi, cette fois tu es passé de l’autre côté, mais tu l’ignores...
Tu n’es plus à même de t’interroger sur la frontière entre le conforme et le déviant, sur celle entre le rêve et la réalité et enfin sur celle entre la normalité et le pathologique.
Mais ici, on va le faire pour toi, selon les CODES établis, ne pense plus, ne ressens plus, ne vois plus, ne t’exprime plus, ne pleure plus, ne ris plus, n’aie pas peur, on s’occupe de tout.
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Jean Calbrix · il y a
Un texte qui part sur les chapeaux de roue et qui nous entraîne vers l'indicible avec une première pause qui nous fait espérer que le cauchemar s'arrêtera là, mais qui redémarre de plus belle dans les confins de la folie. Bravo, Mynna ! Vous avez mon vote.
Après Tarak, il y a Pétrole, si le cœur vous en dit : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/petrole

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Esantirulo · il y a
Sublime rédaction , sublime expression narrative de l'auteur
On ne peut rester indifférent. on devient très vite mal à l'aise
Très figuratif . On visualise la dynamique infernale de la psychose névrotique obsessionnelle du personnage . A la fois fresque psychologique : une véritable peinture en fait Un exploit pour l'auteur tant le livide, les angoisses, les instants de conscience, les tourments sont hyper bien rendus. ; et surtout ressentis par le lecteur.
Nouvelle rédigée d'une plume alerte aisée, précise , ciselée. Non réalisée à la brosse sur une toile en fait avec une palette de couleurs travaillées et brutes !
On imagine un rendu avec un feu qui cerne le personnage , l' étouffe voire le broie . Un tableau , on y trouverait du blanc, du noir, du bleu noir exprimant la froideur et la mort de teinte rouge orange.
Malgré les détails cela fait admirablement ressortir le malaise conscient et les tourments .: le personnage semble pris dans un tourbillon sans pouvoir en sortir malgré sa lutte
Mais a t il envie d'en sortir?
Digne d'une oeuvre expressionniste du mouvement 'die Brucke' ou 'der bleue Ritter' ..
Un cri , une angoisse avec un point de chute final un talent fou

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