Nahman, le clown

il y a
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En compétition

A 60 ans, je reprends le stylo, ou plutôt le clavier car mon écriture est indéchiffrable. Une écriture de docteur ? Tout de même pas, de kiné. Personne n'est parfait. Des bords de la Dordogne  [+]

Image de Printemps 2021
J’ai soigneusement appliqué le fond de teint blanc. Les enfants le méritent bien. J’ai dessiné une larme en dessous de mon œil gauche. J’ai posé mon nez rouge. Dans la vieille glace, je ne vois aucun défaut. Ma perruque de laine jaune est en place, je tourne la tête à gauche et à droite. Dois-je mettre mon chapeau melon aujourd’hui ? J’hésite, puis finalement le vieux melon cabossé prend place. Je dois être parfait, les enfants qui vont arriver y ont droit.
Je ferme la porte de mon baraquement, et je me dirige vers le quai. Le train est annoncé, il a roulé toute la nuit, les passagers seront fatigués. Mais je serai là pour les enfants. Ce sont des Hongrois, ce matin. Ils descendent des wagons, un peu moulus. Pas confortable, le transport. Ma vue semble les rassurer. Les soldats sont égaux à eux-mêmes, ils partagent les groupes. Un sous-officier désigne les plus jeunes, et forme une colonne qui s’éloigne. Les femmes ne veulent pas laisser leurs enfants, mais je fais de grands signes, je me courbe, me redresse, joue quelques notes de ma trompette. Les enfants rient, ils battent des mains. Je leur fais signe de se tenir, et de former une farandole. Ils me suivent. Je continue mes contorsions. Je prends l’air étonné devant un bout de chou blond qui boude. Il finit par sourire, et fait un grand au revoir à sa maman. Je lui dis qu’il la retrouvera bientôt, que je ne mens jamais, « Ikh kenymol ling ». Je garde le petit près de moi.
En dansant et me déhanchant, en parlant par onomatopées, je les conduis. Ils sont séduits, ne voient que moi. Les baraques ne les impressionnent pas. Ils sont joyeux, je lève la main et leur montre des sucres d’orge. Ils les auront s’ils sont sages. Je les accompagne jusqu’au vestiaire, ils posent sagement leurs habits, certains d’entre eux les empilent sans soin. Du doigt je leur en fais le reproche, ils rougissent et les mettent en ordre. Aucun d’entre eux n’a peur. Les petites filles passent les premières, en se pinçant et se tirant les cheveux. Les petits garçons, en pouffant, les suivent dans les douches. Je n’ai plus qu’à sortir.
J’ai bien fait mon travail, les enfants ont été heureux. Ils y avaient droit. Aucun n’a eu peur. L’Hauptscharfuhrer m’a tapé sur l’épaule. « Gut Arbeit, Nahman ! ». Il m’a appelé par mon nom, c’est dire s’il est satisfait. Il a glissé quelque chose dans ma main : vingt grammes de lard. Je suis rentré dans mon baraquement. J’ai mangé lentement, j’ai dégusté ma récompense. Je n’en ai pas tous les jours. Une fumée âcre et noire monte vers le ciel. Le bout de chou a retrouvé sa mère, je n’ai pas menti. Je suis épuisé, des gouttes coulent de ma perruque. Tout à l’heure, je devrai refaire mon maquillage. Un autre convoi arrive cet après-midi.
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Is Ma · il y a
Très beau texte
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Etienne Mutabazi · il y a
très captivant.
L’enfer sur terre

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Dranem · il y a
Un très beau texte Philippe ... un sourire dans l'horreur du monde.
Nahman est un juste parmi les justes . Mon soutien .

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Philippe Collas · il y a
J'ai hésité à la publier. Je craignais les réactions, qu'elle soit mal comprise. C'est assez différent de que j'avais proposé jusqu'à présent.
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Dranem · il y a
Vous avez très bien fait de publier ce texte, la preuve... il est en section !
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Hélène CUINIER · il y a
glaçant et captivant tout à la fois...c'est sans doute cela les deux faces de l'existence...le texte est bien écrit mais ce qu'il évoque est si terrible qu'on aimerait mieux que la plus douée des imaginations ne l'ait pas fait surgir...Mon soutien littéraire cependant!
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De margotin · il y a
Joli texte
J'ai beaucoup aimé

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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
C'est ... beau et traumatisant. Bravo pour ce petit texte dont on pense un temps qu'il restera léger.
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Bruno Malivert · il y a
survivre à quel prix ? L'enfer est bien sur cette terre.
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Anjali Vurden · il y a
J'aime votre Oeuvre
J'adore;
Vous pouvez lire mon oeuvre si vous avez du temps. Je vous laisse le lien : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-grisatre-1

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Camille-Éliane ELKAÏM · il y a
Bravo ! Très touchant. Merci d'aborder ce sujet.
Malheureusement, les nazis n'ont même pas pris la peine de ménager les enfants, qui épuisés par un terrible trajet, et sous les cris des soldats, collés à leur mère ou seuls sont partis en fumée.

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Philippe Collas · il y a
Mon grand-oncle a fait partie des survivants. Ce texte n'a pas de prétention historique, tout est déjà connu et tout a déjà été dit et redit. J'ai voulu montrer le choix de la vie face à la barbarie, dans l'action d'un homme seul et désespéré. Toujours choisir la vie.
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Thara · il y a
Ce clown accompagne les derniers instants de ces enfants dans une pirouette magique, des rires et quelques bonbons...
Lui-même sera gâté, si l'on peut dire, par le sous-officier nazi, pour avoir mené ces enfants vers leurs dernières douches !

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Philippe Collas · il y a
Nahman est lui-même un déporté juif, qui meurt de faim. Aider les Nazis de cette manière est une façon de survivre, en remplissant une mission invraisemblable : permettre à des enfants de le redevenir pour quelques minutes . Il symbolise la vie dans ce décor de mort.
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Thara · il y a
Je l'avais bien compris, il est comme les tailleurs, cordonniers, bijoutiers et autres qui ont collaborés pour survivre...
Sauf que lui apporte de la joie avant le final !

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