Murmures étouffés

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Petit fantôme à la plume noire  [+]

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Ta voix derrière la porte, encore.
Elle soupire, elle murmure, elle gémit, elle raconte des histoires, nos histoires, nos souvenirs tachés d’enfance. Si je lui en laisse l’occasion, elle s’insinue dans ma chair. Elle se glisse par la serrure, s’avance vers moi, rampe jusqu’à mes oreilles et vient danser dans mes veines.
Je voudrais que tu te taises. Tu sais que je te veux partie. Tu restes quand même. Tu ne m’écoutes jamais, mais tu veux que moi, je t’écoute.
Peut-être parce que je ne t’écoutais pas, avant.
Je t’ai présenté des excuses, pourtant. Je crois. J’ai oublié. Cela fait si longtemps.
Ça ne te suffit pas. Ce soir, tu as ensorcelé la porte. Elle aussi, tu l’as montée contre moi. Tu lui as chuchoté nos secrets et tu m’as pointée du doigt. À présent, elle est en colère, elle tremble dans ses gonds, elle hurle à travers son métal rouillé et son bois gonflé de larmes.
Je recule. Le mur est trop près, il n’y a pas d’échappatoire à ta voix qui me rappelle que je t’ai tourné le dos. Ici, pas de fenêtre, juste porte close. Et j’ai beau me boucher les oreilles, je t’entends encore, toujours, aussi clairement que si tu étais à quelques centimètres de moi.
La porte est enragée. Je ne sais pas ce que tu lui as raconté, mais maintenant, elle me déteste. Elle gronde et grandit, s’élargit. Dans les rainures du bois, des visages se dessinent. Des grimaces de douleur. Des enfants qui pleurent.
— Arrête !
Mon cri ne franchit qu’à peine mes lèvres. La porte est si proche qu’elle m’écrase le nez et comprime ma cage thoracique.
Elle va me tuer. D’abord, elle enfoncera des échardes dans ma peau, puis, elle videra mes poumons de tout leur air, avant de m’écraser contre le mur, tel un vulgaire hachis humain saveur terreur.
— Ne vois-tu donc pas que je suis désolée ?
Cette fois, ma phrase te parvient. Tu cesses de psalmodier et la porte bat en retraite. Pour toi, elle commettrait un meurtre, cependant, tu n’es pas prête à regarder mon cadavre, je le vois dans tes yeux.
Oui, je vois tes yeux, enfin. Après tant d’années, tant de nuits à t’entendre pleurer derrière la porte, tu te montres enfin.
— Tu n’es pas désolée. Tu es heureuse. Sans moi.
Ta bouche fantomatique s’agite et tes nattes sont défaites, comme si le vent pouvait encore jouer avec tes cheveux. Ta petite voix aiguë tremblotte de chagrin. Tu me dévisages comme si tu ne me connaissais pas.
Moi, je ne te connais que trop bien.
— Je ne suis pas heureuse. Je suis enfermée chaque nuit avec toi et ta porte.
— Tu l’as bien cherché, à m’abandonner ici, m’accuses-tu.
— Je ne t’ai pas abandonnée.
— Si !
Tu es furieuse et la porte gronde, prête à me réduire en bouillie si tu le lui ordonnes.
— Bientôt, le jour se lèvera et tu repartiras. Tu m’abandonnes encore et encore, matin après matin, et le soir, tu reviens me narguer avec cette vie parfaite que je n’ai jamais eue.
— Ce n’est pas ma faute si tu t’obstines à rester coincée ici et à me rappeler encore et encore ! Je préférerais rêver comme n’importe qui plutôt que de revenir.
Tu pleures. Ta silhouette translucide dégouline. Tes traits se brouillent.
Mes traits, autrefois.
— C’est toi qui m’as emprisonnée, souffles-tu. Tu m’as dit de rester là un moment, que tu reviendrais me chercher quand tu aurais trouvé la personne qu’on devait devenir pour être plus heureuse. Sauf que, quand tu l’as trouvée, tu l’es devenue toute seule. Tu n’es jamais revenue me chercher. Alors, je t’ai rappelée, là où je pouvais encore t’atteindre, dans ton sommeil. Mais là encore, tu m’as ignorée chaque nuit qui passait. Tu n’as jamais ouvert la porte, ne serait-ce que pour m’écouter. Tu dis que tu es désolée, mais tu n’es pas désolée, tu es soulagée quand vient l’aube et que je m’éloigne une fois de plus.
Je pleure. Ma silhouette de chair et d’os frissonne. Mes traits se brouillent.
Tes traits, futurs.
— Je ne te laisserai jamais dormir, je ne te pardonnerai jamais d’être partie sans moi.
Tu rouvres la porte. Derrière elle, je distingue la maison de notre enfance, le couloir, le tapis usé jusqu’à la corde, l’escalier. Je te vois qui t’apprêtes à en descendre les marches. Je sais ce qui t’attend et j’aimerais te courir après, t’arracher à cette vie.
Mais je ne peux pas. Je reste dans notre chambre, statufiée, car je ne peux risquer de rester bloquée ici avec toi, pas encore une fois.
La porte se renferme dans un grincement plein de jugement.
Je suis désolée.
Je ne peux pas.
L’aube est encore loin.
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