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FINALISTE
Sélection Jury

« Les monstres existent vraiment, les fantômes aussi... Ils vivent en nous... et parfois ils gagnent. »
Stephen King


Le printemps est arrivé comme ça, sans crier gare, sans effet d’annonce, sans fanfare.

Presque à pas feutrés, il a soufflé les nuages hors du champ de vision. La réalité n’est ni meilleure ni pire qu’hier mais les rayons de soleil anesthésient les plaies en même temps qu’ils réchauffent le corps.

À l’abri du peuplier elle se sent presque bien, Lili.
Elle ne veut pas revenir.

Sereine. Apaisée. Entière.
Saine et sauve...
Ou presque.

Elle veut rester là à écouter les rires des gamins souffler aux vents, emplir ses poumons d’air pur, juste fermer les yeux pour éterniser l’instant. Tout à l’heure elle a rangé son vieux stylo, ses cahiers noircis de pattes de mouches. Puis ses pas l’ont mené jusqu’ici. La joie, peut-être, ne s’écrit pas. Elle tourbillonne, vibre, vit... Se vit. Lili aujourd’hui veut goutter le bonheur, le grand, le vrai. Le vertigineux, celui qui nous dépasse, nous prend aux tripes même envers et contre nous. Boire cette journée comme si c’était la dernière, jusqu’à connaitre l’ivresse, n’en laisser aucune goutte. Panser sa peine à l’ombre de la chaleur qui tape, faire comme si tout allait bien, s’arracher au Destin, aux monstres qui plombent sa route...

Sur le banc du parc public, elle se raconte tout plein d’histoires Lili, comme lorsqu’elle était allongée dans sa petite chambre rose, du temps où elle portait des tresses brunes et des jupes aux motifs fleuris. Mais inexorablement le sablier se vide, les grains de sable se meurent au sol. Et tout fout le camp tout le temps... les belles promesses... les princes charmants aussi...

Il est presque 18 heures. Il va bientôt rentrer.

Et qu’est-ce qu’elle peut vraiment faire Lili, seule au milieu de nulle part ? Rester planquée là des jours, à l’abri de cet arbre, espérant que quelqu’un la trouve ? Et qui peut encore la sauver, Lili ?

Elle est revenue une fois. Deux fois. Trois fois.

Puis tellement de fois, qu’elle a cessé de compter.

Et si elle l’avait bien cherché tout ça, Lili ? Ou bien si aujourd’hui tout était différent, si tout pouvait aller mieux ? Si enfin ses prières avaient fonctionné, si ce jour était béni, si tout repartait à zéro... Comme au tout début, aux prémices de l’histoire, avec les papillons dans le ventre, la passion qui prend aux tripes, la chaleur des draps le matin, les baisers volés au coin d’une rue...
Si tout pouvait s’effacer, se gommer, comme sur ses cahiers... S’ils redevenaient juste amants, aimants, comme aux feux des premiers regards ? Si finalement tout ça n’était qu’un mauvais rêve, une fiction dans sa tête... ?

Il est presque 18 heures.
Elle va rentrer Lili.

Le bus est arrivé, elle tend le ticket au chauffeur qui n’a absolument aucune idée de tout ce qui se joue. Qui ne la regarde même pas.
Les pensées de Lili s’évident, au fil des stations...
Elle se souvient de leur première rencontre, dans un bar pas très loin d’ici. De son sourire à lui qui se décalque dans le coin de la pièce, de ses yeux d’encore presque gosse qui plongent dans le décolleté de son débardeur rouge. De son souffle au creux de sa nuque, de ses mains le long de ses reins. Des fous rires qui emplissent les murs, qui recouvrent même la musique, juste comme ça, pour rien.
Elle revoit leur premier appartement au cinquième sans ascenseur. Un taudis parmi tant d’autre. Leur vieux matelas à même le sol. La voisine frappadingue. Les fissures partout sur les murs. Le loyer exorbitant. Les systèmes D, la débrouille... Les fins de mois à se partager trois spaghettis et une boite de sardine. Et pourtant tout était bien. Si bien. Parfait.

Le trajet est court. Trop court. Le flot des souvenirs s’interrompt. Elle descend et presse le pas pour atteindre le portillon rouge.
La voiture est là. Garée méthodiquement. Chaque chose est à sa place. Chaque chose est en ordre. Rien ne dépasse. Rien ne fait tache dans la petite cour intérieure de sa nouvelle vie.

Elle retient son souffle en passant le pas de la porte.

Puis là tout part en vrille. Les cierges n’ont pas fonctionné. Le miracle n’a pas eu lieu. Ce n’était finalement pas le bon jour. Juste pas le bon jour... Comme dans le remake d’un mauvais film l’intrigue s’accélère, sauf qu’il n’y a pas de bouton pause.

Et la marée monte trop vite, encercle Lili, l’enlise...

La voix se rapproche trop près, trop fort. La voix percute ses tympans. Les perfore. Et cogne.

Et cogne.

Ne reste bientôt plus que le bruit sourd des pensées de Lili qui hurlent. Des flaques d’eau s’échappent des paupières. Le mal traverse la chair. La peur paralyse les membres. Le dégoût gagne le coin des lèvres.

Les hauts le cœur. Les spasmes. L’épuisement.
Et le silence.

Juste le silence.

Le printemps est arrivé comme ça, sans crier gare, sans effet d’annonce, sans fanfare. Presque à pas feutrés...
Et elle est partie comme ça, Lili.
Simplement.
Bêtement.

Dans le souffle d’un murmure... avec ses fantômes.

PRIX

Image de Hiver 2017
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Mog · il y a
Un texte très fort et parfaitement mené, pour lequel j'avais déjà voté !
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Déborah Locatelli · il y a
Merci d'être repassée Mog...
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Volsi · il y a
C'est terrible... mais j'aime tellement cette écriture
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Déborah Locatelli · il y a
Merci beaucoup Volsi...
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Louise Suszek · il y a
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Fantomette · il y a
Que de désespoir, mon vote. Si cela vous dit, je suis en finale avec "Soleil de la saint Valentin" et je viens d'être qualifiée avec "Printemps" peut être à bientôt
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Yoann Bruyères · il y a
Beau texte, le style colle parfaitement à l'ambiance et au récit qui avance lentement de façon inévitable jusqu'à sa chute, bravo
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Déborah Locatelli · il y a
Merci pour votre gentil commentaire...A bientôt.
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Fred Panassac · il y a
Une histoire intense remarquablement racontée.
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Déborah Locatelli · il y a
Merci beaucoup Fred..
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Hortense Remington · il y a
J'aime votre texte, je ne pense pas vous avoir laissé de commentaire !
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Déborah Locatelli · il y a
Merci beaucoup Hortense!
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Zalma · il y a
Une belle écriture pour un texte poignant...
Mon vote !

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Déborah Locatelli · il y a
Merci beaucoup Zalma!
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Lammari Hafida · il y a
Un texte émouvant , bien mené , bravo ! Mes poèmes en finales < Feuille d'automne > et < Dans les songes > souhaitent votre visite
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Déborah Locatelli · il y a
Merci beaucoup!
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