MOURIR A VINGT ANS

il y a
3 min
32
lectures
8

J'aime écrire en prose et en vers. J'ai un vrai culte pour les mots rares qui m'obligent à m'enrichir en me ruant sur le dictionnaire; Je n'ai pas peur des textes osés qui me révèlent plus qu'il  [+]

Je n'ai su que dire aux proches de ton père, Guillemette, lorsqu'il m'affirmèrent que sa foi en Dieu le consolerait un jour du manque. Ton décès récent dans un stupide accident de la route me mettait en rage. Tu fêtais ta réussite au premier et dernier "vrai" diplôme universitaire de ta courte vie. Bien évidemment, je vis ton géniteur s'écarter peu à peu de tout ce qui avait fait sa vie antérieure. La maladie, la dépression facilitèrent sa rupture d'avec le monde du travail ou il ne souhaitait plus avoir sa place. Je n'ai lâchement rien su de ta mère par peur d'avoir déjà deviné sa douleur. La mobilisation de tous tes amis, leur présence fervente à tes obsèques ne comblera jamais le vide lumineux de la maison de Talence.

L'autre jour, au sortir de l'inhumation de Géraldine, frappée par le même destin dans des conditions identiques, je me suis soudain senti proche de toi. Les hasards d'un déplacement professionnel m'ont amené des lieux de sa disparition aux routes ensoleillées de la tienne. Submergé d'émotion, je n'ai pu continuer mon chemin. Comment peut-on mourir à vingt ans?

Lorsque, dans la fraîcheur automnale d'une matinée arlésienne Alexandra partit faire un peu d'exercice physique, nul ne pensait que sa dernière heure sonnait. Le tuteur de ce jeune handicapé pouvait-il deviner que le cyclomoteur acheté à son protégé se transformerait ainsi en arme. Personne ne peut prévoir l'accident stupide qui s'en suivit, les atermoiements des médecins hospitaliers, ce transfert tardif vers la Timone, et la mort au rendez-vous. Que reste-t-il de toi maintenant, Alex? Quelques photos en noir et blanc sur ta famille sarde et son univers. Les cris de douleur de ta mère et sa volonté de ne pas faire le deuil de sa fille adorée. L'assourdissant silence asiatique de ton père perdu au tréfonds de la Chine. Mon dieu que l'absence est terrible!

Ce n'est pas la fondation qui porte ton nom qui te fera revivre. Ton ami, si douloureusement frappé, ne t'oubliera jamais mais saura un jour tourner la page. Son difficile travail de deuil terminé, il recommencera à construire sa vie. Seuls tes parents resteront là devant cet oubli impossible, le coeur saturé de manque, sans espoir pour l'avenir. J'ai entendu la violente souffrance de ta mère cherchant à comprendre. J'ai accepté de participer à la commémoration de tes jeunes oeuvres, à l'exposition de tes découvertes sardes. Ces photos emplies de ta revendication de racines exotiques ont révélé à tous l'ébauche d'un univers qui ne serait jamais abouti. Que nous le voulions ou non, la mort a ravi ton génie et il ne nous reste que ton image. Nous sommes sans nouvelles de ton père qui semble trouver l'oubli et la consolation en orient, loin de ta trace. Je le connais suffisamment pour savoir qu'il cache ainsi son désespoir.

Alors, comment ne pas hurler de rage quand, dix-huit mois après c'est le tour de Géraldine. C'est une fraîche nuit de printemps qui verra sa dernière heure. La vieille Ford franchit lourdement la partie gauche de la chaussée pour gagner les abords du cyber café. Derrière le faux-plat de la route, embusquée comme un fauve, la BMW attend sa proie avec son éternel jeune conducteur, sans permis, ivre d'alcool et de vitesse. Un crissement de pneus, un bruit de tôle et la vie s'est enfuie! Le désespoir de ta "mère juive", ton père qui abandonne le réel, le néant qui prend forme.

Mardi, ce fut ton dernier tour de piste, l'adieu à une famille qui t'a tant aimée au point de ne pas encore savoir te survivre. Saturée de ta mort elle ne se cherche pas encore une raison d'exister. Ta cousine et presque demi-soeur, dont la mère est morte en la mettant au monde, doit se demander de quel droit le sort la frappe ainsi. Comment ta mère pourra-t-elle retourner vers cet hôpital où elle travaille alors que sa soeur et sa fille y sont mortes? Ton père saura-t-il rejoindre le monde des vivants et accepter une telle horreur? Rien n'est moins sûr!

Je me souviens maintenant comment, aux pires moments de ma vie il m'arrivait de me cramponner à ce simple aveu: "elle est vivante"! Vivante Lili qui avait voulu mourir. Vivante Caroline malgré cet odieux accident, le coma, les terribles traces. Vivant, vivant, vivant...! Voila ce qui fait la différence, qui qualifie le possible, qui dit que rien n'est fini. Il y aura un demain, agréable ou désagréable, heureux ou malheureux. Mais la vie sera la, et la possibilité du bonheur ne pourra que renaître!

2 mai 2004
8

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !