Mots de coeur

il y a
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Une lettre étrange est arrivée ce matin, dans une banale enveloppe de papier blanc. Elle ne portait qu’une inscription manuscrite, un grand « A. » tracé en son milieu. Je l’ai ramassée par terre, devant les boites aux lettres communes. Sans me douter de ce qu’elle contenait, je l’ai ouverte, fébrile et un peu anxieux. Je ne reçois jamais de courrier, la pratique est passée de mode. Dans l’enveloppe, une simple feuille pliée en quatre que j’ai lissé soigneusement du plat de la main avant de commencer ma lecture, rongé par la curiosité.

Un « Mon amour » familier faisait office de titre. Ainsi Mathilde m’avait t’elle écrit une lettre ! J’en suis resté bouche bée. Diagnostiquée dyslexique depuis l’entrée au primaire, elle déteste écrire et je pourrais affirmer sans mentir n’avoir jamais vu la mine d’un seul crayon chez elle. Nous ne communiquons que par téléphone. Je réalise soudainement que je ne sais même pas à quoi ressemble l’écriture de Mathilde. Celle qui recouvre presque entièrement la page blanche est ronde, petite, presque enfantine. Ses pleins et ses déliés sont assez gracieux, elle penche légèrement vers la droite.

Après un titre plein de promesses, le ton est rapidement devenu plus tranchant, plus froid, plus sec. Mathilde assure qu’elle m’a aimé, profondément aimé, pendant toutes ces années. Et cela je veux y croire, moi qui l’aime encore si ardemment. Chaque détail de notre histoire me revient en mémoire. Notre incroyable faculté à finir les phrases de l’autre. Notre goût commun pour les tripes à la mode de Caen et le roquefort. Jusqu’à nos chansons fétiches dont nous pouvons citer les paroles d’une seule et même voix, dans un duo parfait.

Mathilde évoque ensuite notre monumentale dernière dispute et d’un seul coup, je revis douloureusement la scène. Qui a ouvert les hostilités et transformé notre si jolie romance en un monstrueux champ de bataille ? Je n’ai plus le moindre souvenir de ce qui a fait basculer notre soirée. Le bruit mat de la porte d’entrée qui claque résonne encore dans mes oreilles. Mathilde partie, j’ai arpenté l’appartement pendant des heures, à la manière d’un fauve en cage, incapable de rester immobile, l’esprit en feu et le cœur en sang.

Dans sa lettre, Mathilde m’annonce qu’elle me quitte, sans détours ni fioritures. Je n’ai pas pu aller plus loin dans la lecture. Ces quelques mots m’ont fait l’effet d’un coup de poignard qui m’aurait transpercé le cœur. La lettre est tombée de mes mains, brusquement plus en état de supporter le poids d’une simple feuille de papier.

A présent, je ne sens presque plus le bout de mes doigts, ils sont comme engourdis par le froid. J’ai avalé les rouges, les jaunes, les bleues, les grosses et les petites, tout ce que contenait mon armoire à pharmacie, sans me soucier des dates de péremption ou des effets secondaires. Le mélange a commencé à agir il y a quelques heures maintenant. Mon cerveau se nimbe peu à peu d’une brume cotonneuse. Je peine à garder les yeux ouverts, dérivant chaque minute un peu plus vers le monde des ombres, inéluctablement. Les ténèbres ne tarderont pas à m’engloutir et emporteront la douleur qui m’étreint le cœur comme dans un étau.

Mon regard se pose sur la lettre abandonnée à mes pieds, tel un vulgaire bout de papier, sur le carrelage froid du salon. Au prix d’un effort surhumain, je m’en saisis et entreprends d’en terminer la lecture. La lettre s’achève par un amical « Bonne route à toi, Arthur ».

Je me prénomme Alexandre.
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Lange Rostre · il y a
Ben oui ! il vaut mieux finir de lire une lettre que d'en finir avec la vie!!
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Bénédicte CHUREAU · il y a
Surtout si elle ne vous est pas adressée ... 😉
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Lange Rostre · il y a
Exactement...

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