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Morgue

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Prijgany

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La porte était entrouverte.
Précautionneusement, je l’entrouvris un peu plus.
Là, je découvris une petite pièce d’environ seize mètres carrés, entourée de quatorze chaises.
A peine avais-je pris place sur l'une d'entre-elles, que je ne pus me détacher de ce regard, de cette statue, animée par la vie il y a une heure encore. Son nez, ses oreilles, sa bouche, cette chair... Que d'artifices. A ma grande surprise, je fus émerveillé. Émerveillé par le décès de son père, voilà une réaction peu ordinaire.
Papa, comme la mort te va si bien !

J'étais persuadé qu'il était mieux, là ou il se trouvait, si du moins on l'avait déporté quelque part.
Dans l'ailleurs ou le non parvenu, on se sent nettement mieux, hein, pap' ?
"Il était quand même jeune".
Me tournant sur le côté, je découvris ma voisine en train de sécher une ou deux larmes.
"Soixante six ans !"
"Je sais !" Me répondit-elle.
"C'est jeune, soixante six ans", continua-t-elle.
"Je ne sais pas si c'est jeune, soixante six ans, dis-je. A ce qu’il paraît, on apparente les hommes préhistoriques à des vieillards ; ils n’étaient pourtant âgés que de quarante ans.
"Oui, mais enfin, soixante six ans, c'est quand même jeune. Enfin, il a fini de souffrir".
"Je le souhaite, en tous cas".
Cette tristesse animée par les esprits... On eut dit une salle mortuaire ; mais justement, nous étions dans une salle mortuaire.
Il n'y avait pas d'enfants dans la pièce, rien que des adultes. On avait dissimulé les pieds du chariot, en disposant une nappe blanche ; celle-ci rasait le sol. Derrière le mort, quelques bouquets de fleurs semblaient vouloir égailler la pièce. Chacun y jetait un oeil, avec le regard du cadavre qui observe le vivant.

Autour des mains de certains morts, on ajoute souvent un chapelet ; ici, les doigts, croisés les uns dans les autres, ne se trouvaient en rien masqués.
Dans ce genre d'endroit, chaque être humain devient un saint. Le pardon n'existe que dans ce type de salle. Les plus vieux ennemis viennent aussi s'enquérir de l'information. Et soudainement, ils deviennent des amis du défunt. Ils s'adressent en silence au mort ; ne m'en veut pas, semblent-ils lui dire. Cloués sur place, ils restent un cour instant, saluent la famille, puis s'en vont, comme satisfaits d'un devoir accompli.
Je restais stoïque, acceptant l'idée de la mort. Une idée de plus ; quel monde imaginatif, tout de même. Cette planète : quel carnaval ; voilà ce que je vins penser. Beaucoup me regardaient curieusement ; une curiosité contenant bien cinquante pour cent de nostalgie.
La pièce, réfrigérée, se trouve débarrassée de toute odeur.
Deux néons assurent l'éclairage, car il n'y a pas de fenêtre. Nous sommes toutes et tous dans l'antre d'un tombeau. Seulement, toutes et tous allons bientôt quitter cet antre, sauf lui ; lui, il va y pénétrer.
Chacun, dans son for intérieur, a peur pour le mort. Tout le monde le plaint. Chacun veut vivre encore un petit peu, histoire de reculer un moment fatidique à venir, irrémédiable.
Je perçus des murmures ; les mains : où les mettre ? Emprunté, j'essaie comme les autres de m'en débarrasser, de faire comme si les démangeaisons n'existaient plus.

Que se passerait-il, en cas de coupure de courant ?
Les gens se lèveraient aussitôt ; simple petite panique passagère. Et s’il se mettait à bouger, que diraient-ils, les gens ?
Mais il ne se passera rien ; d'ailleurs, il ne s'est jamais rien passé ; ni avant, ni maintenant, ni après. Personne ne figure dans cette pièce. Pièce irréelle, comme tout le reste. Nous sommes toutes et tous en train de jouer un jeu dénué d'intérêt. Cela se fait couramment, ici-bas.
La porte s'ouvre ; une personne s'en va ; une autre entre. Ca va, ça vient. Il ne manque que les caddies, les caissières et un brin de musique d'ambiance, pour transformer ce lieu en une sorte de supermarché où l'on n'achète que des rêves à longueur de journée.
"Une délivrance, oui, une délivrance".
Quelqu'un a osé élever la voix.
Mais très vite, le silence, qui semble encore plus puissant, retombe.
Et les mouchoirs se mettent aussi à pleurer.
La salive ne sait plus où se mettre.
Les langues se tiennent au garde à vous.

Si papa avait été là, il ne serait pas marré ; il aurait fait comme les autres, il aurait patiemment attendu que quelqu'un éternue pour se gratter le nez.

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Dolotarasse · il y a
C'est vrai que parfois beaucoup d'hypocrisie à la mort de quelqu'un, le rituel et toute la suite... mais pas toujours, un moment où l'on s'aperçoit aussi qu'il est trop tard pour dire certaines choses.
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Didier Poussin · il y a
Dernier départ
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Cajocle · il y a
Voilà ...
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Prijgany · il y a
Voilà quoi ?
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Cajocle · il y a
Voilà ! C'est tout.
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Theane · il y a
Du vécu qui me parle du mien, je m'y retrouve... Tellement vrai toute cette comédie à laquelle on assiste en spectateur obligé... Je vote
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Prijgany · il y a
Super que tu sois passé là ; et à l'instant je te répondais sur un autre texte ; oui, cela ne m'étonne pas, vu ton écriture, que tu aies apprécié ce genre de texte. Lis de toute urgence, mon texte "la chambre du vivant" qui va beaucoup te parler aussi ; et puis une autre fois ou dans la foulée "conversations en matinée" ; toute la dérision du monde là. A très bientôt, toi.
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Theane · il y a
Je vais aller les lire, merci
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Granydu57 · il y a
Il fallait oser et pourtant ce sont des moments à vivre bien réels.
Bien écrit +1

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Prijgany · il y a
ok merci Grany ; là c du vécu ; tu l'auras bien compris.
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MissFree · il y a
Sujet difficile à aborder, mais je trouve que ce texte le fait très bien, de manière très pragmatique. J'ai eu malheureusement à vivre une expérience similaire cet été et je retrouve dans ce texte certains ressentis. Cette sorte de gêne pudique face à une personne qui n'est plus là... +1
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Prijgany · il y a
Merci MissFree ; je trouve qu'en effet, une sorte de gêne rode dans la pièce dans ces moments là, tel un animal invisible ; et si c'était lui, le mort, qui voulait nous faire comprendre qu'il était vivant...à voir également, la mort vue sous un autre aspect ; "la chambre du vivant". Bonne soirée à toi et au plaisir de te lire à nouveau.
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Mirgar · il y a
La mort que l'on fuit et qui vous oblige à la fréquenter quelques minutes dans des lieux spécialisés...Le héros y a mis de la distanciation par son observation méticuleuse , réaliste et si humaine ...+1 C'est du beau travail.
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Prijgany · il y a
Merci Mirgar ; j'ai vécu ce texte en direct, mais je ne suis pas sûr que tous "les convives" seraient d'accord avec ce vécu... bonne soirée Mingar ; au plaisir de te lire.
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Prijgany · il y a
merci encore agrippa ; vraiment ; je vais de ce pas lire vos oeuvres.
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Agrippa Delil · il y a
Là encore c'est osé. Vous vous attaquez au plus difficile. Bonne continuation ! +1
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