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Monsieur Jean

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Alyette Bongrand

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Dans le quartier du Marais à Paris, se trouve sous une toiture, une chambre, déconnectée des folies de la ville lumière. Monsieur Jean dépensait chaque minute et chaque seconde qu'il vivait dans ces mètres carrés, naviguant difficilement de son lit vers son fauteuil, puis, faisait le chemin inverse lorsque sa vielle horloge sonnait les 9 coups. Malgré ses lombaires douloureuses, il prenait, et cela chaque matin, le temps de recouvrir son lit d'une couverture usée par le temps, à carreaux rouge et vert. Tel Dracula, il filtrait la lumière du jour avec de longs et poussiéreux rideaux de laine.
Par dessus le papier-peint défraîchi se trouvaient encore, et cela depuis 50 ans les peintures marines de sa chère et tendre. Il s'aimait à découvrir chaque jour de nouvelles aspérités, coquilles ou détails qui changeaient à ses yeux tout le tableau.
Lorsque l'on touchait le bois rongé par les années de sa commode à «frusque» comme il les appelle, nous laissions dans la couche grisâtre le souvenir de notre passage.
Malgré certaines aérations inopinées, régnait dans l'atmosphère une odeur, à la fois de renfermé mais aussi, une senteur, la rance, caractéristique des années partagées entre ces quatre murs. De toute façon, cette odeur ne lui était aucunement déplaisante, il ne la sentait plus.
A l'intérieur d'une petite armoire, sculptée dans de l’acacia, se trouvaient tous les remèdes accumulés pour soigner les petits «au cas où» de la vie. Ceux du fond le plus souvent hors d'usage laissaient place aux «il faut absolument» dont monsieur Jean devait s’accommoder chaque matin, midi et soir.
A sa droite, était placée une bibliothèque, héritée de son grand-papi. Ses étagères y portaient dignement les histoires oubliées qui étaient autrefois celles de ses auteurs tant adulés. Elles n'attendaient dorénavant qu'à se dérober de la cage grise qui les enferme dans le passé.
Le style haussmannien de cette pièce partait lentement en lambeau. Tel un sablier, la charpente s’effritait, tombant et s’éparpillant, ainsi, sur le pont grinçant. Le plafond bas, ne constituait pas un problème pour Monsieur Jean. Génétiquement il avait à la naissance de toutes façons, peu de chance de se cogner aux sommets des encadrements de portes.
La nuit tombée, cette pièce prenait des allures terrifiantes. La noirceur de la nuit se mêlait à la réflexion rougeâtre des réverbères traversant la fibre des rideaux. Personne ô grand personne, ne pouvait être sûr, allongé tardivement dans cette pièce que demain tout serait encore là. Comme si, d'un souffle de tempête tout allait s'envoler et s'éteindre définitivement...
Pour autant, chaque nouveau réveil permettait à Monsieur Jean de contempler encore et encore des bibelots, souvenirs indestructibles de sa vie. De nature voyageuse, il avait collectionné des cartes postales, petits extraits de la splendeur du monde. Au dos de chacune, était inscrit très délicatement, leur provenance ainsi que leurs particularités. A chaque carte, une histoire.
Certains jours, quand l'envie lui prenait, il restait péniblement assis, de longues heures durant, écrivant ses mémoires, doté de vielles plumes datant d'un temps révolu. Le syndrome de la page blanche était pour lui récurrence. Il était devenu difficile de compter les soupirs et feuilles chiffonnées qui se sont parsemées sur ce bureau de bois. Parfois, il redressait la tête, interrompu par une sonnerie. C'était le seul appareil moderne qu'il possédait. Ce fixe, sonnait, le plus souvent plusieurs fois, le temps que Monsieur Jean le déterre de sa cachette. Fort heureusement, Selena, ne se décourageait jamais. Sa fille venait ainsi, aux nouvelles, dès qu'elle en avait le temps, finissant la conversation par une recommandation aucunement anodine, que Monsieur Jean haïssait profondément. Il abhorrait qu'on lui répète perpétuellement de regarder les frêles bouts de papiers jaunes éparpillés partout dans sa vie. Comme s'ils n'étaient pas assez visibles se disait-il.
La chaise à bascule qui se trouvait à côté du bureau, sur laquelle il avait tant tangué s'était aujourd'hui amarrée, ne voyant que le bleu des habits, posés du soir au matin. Cette chambre était régie par de petites routines. Souvent, il laissait nonchalamment l'ampoule du zénith crépiter. Ce petit bruit complété par l'effet de lumière le faisait se sentir capitaine, lui rappelant des souvenirs d'autrefois, situés aux abysses de sa mémoire.
Après le dîner, Monsieur Jean s'aimait à lire le journal du jour qu'il brûlera, une fois terminé, dans la vielle cheminée de pierre, s'assurant ainsi d'être au chaud toute la nuit durant.
Puis, Monsieur Jean embrassera tendrement la photo posée sur son chevalet, priant au jour où il seraient de nouveau réunis. Elle, il ne pourrait pas l'oublier. Un cœur n'oublie jamais.
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