Mon regard pour guérir

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Une auteure passionnée par les mots. Mis bout à bout ils forment des évocations au sens propre à chacun, un sens parfois surprenant et magique qu'il faut manipuler avec soin my dea  [+]

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Ce matin, je me lève bien avant le soleil. Les nausées ont disparu depuis plusieurs semaines mais leurs fantômes hantent encore mon estomac qui tourne et vire lorsque je pose les pieds au sol. Je me redresse et enfile ma longue robe de chambre pourpre. Le miroir accroché à la porte de ma chambre me rappelle sans cesse les souvenirs douloureux des derniers mois. Mes cheveux courts ondulent et repoussent lentement, ils sont doux, clairs, de véritables cheveux de bébé. Mes sourcils ont complètement disparu, envolés avec mes cils. Ils étaient beaux, longs et noirs. J’approche de mon reflet et mes yeux scrutent mon visage encore légèrement gonflé, sans expression, je ne me reconnais plus.
Bon sang.
Sur le feu la bouilloire se met à siffler bruyamment pendant que je m’habille. C’est le moment de la journée que je hais le plus. C’est une occasion de plus pour moi d’être confrontée à ce corps qui s’est transformé. Mutilé, gonflé, vieilli. Parfois j’aimerais que les miroirs cessent d’exister.
« Ce n’est pas la poitrine qui fait d’une femme une femme » me disent mes amies. C’est facile à dire quand on a encore la sienne.
Camouflée sous un pull épais je verse l’eau chaude dans la théière. Je bois mon thé à petites gorgées mais n’en sent toujours pas le goût. Rien n’a plus de saveur depuis bien des mois.
Un coup de klaxon me tire de mes pensées.
C’est l’heure.
J’attrape mon sac d’un geste lent, je vérifie avoir bien éteint la gazinière et sors accompagnée du claquement sonore de la porte d’entrée. Le froid invasif de l’hiver est armé d’un vent glacial qui me fait frissonner. Je monte difficilement dans le taxi, l’effort m’est encore difficile. Je salue le chauffeur avec qui j’échange quelques banalités puis je me laisse bercer par le ronronnement du moteur. Je m’endors dans un sommeil agité.
Je me réveille en sueur. La pluie bat sur la vitre tandis que les essuie-glaces balancent de gauche à droite dans un rythme effréné. Le vent fait tourbillonner les feuilles mortes et ralentit l’allure des voitures. Nous avons déjà fait une heure de route, il en reste encore au moins deux. Je me concentre sur l’émission de radio que le chauffeur écoute à bas volume mais mon esprit embrumé oscille entre songes et réalité. Les yeux ouverts, je lutte et prends soudainement conscience que nous sommes arrivés. Le moteur coupé, le chauffeur se tourne vers moi avec un sourire compatissant. Ce même sourire qu’ils ont tous eu à l’annonce de la maladie. Un mélange de peur et de pitié qui aujourd’hui encore m’écœure. Je le remercie brièvement et sort du véhicule.
Mon estomac se noue à la vue du grand bâtiment grisâtre qui me fait face. C’est les poils hérissés et le regard baissé que je pénètre dans le hall. L’odeur me saisit immédiatement, un parfum de détergent et de javel qui brûle les narines. Je me gratte le nez comme s’il était possible de chasser cette odeur. La jeune femme de l’accueil me fait signe d’avancer.
Le nouvel épisode commence.
Après une succession de rendez-vous : chirurgienne, anesthésiste, radiologue, infirmières, il est 18h00 et je suis vidée. Je déteste ces journées éprouvantes. Quand vont-elles s’arrêter ? Quand vais-je retrouver une vie normale ? Vais-je seulement retrouver une vie normale ? Les questions se bousculent dans ma tête tandis que je suis guidée jusqu’à ma chambre.
J’y installe mes affaires et m’allonge sur le lit, un livre sur les genoux. Je somnole après avoir lu la première page de mon roman pour la troisième fois consécutive. Je suis incapable de me concentrer. Une infirmière frappe discrètement à la porte et entre avec un plateau qu’elle dépose sur la table près de moi. Elle est douce mais sa gentillesse m’agace. Je regarde le plateau et soulève la cloche avant de la lâcher bruyamment. Du rôti et de la purée. L’appétit ne vient pas et ne viendra pas. Il est encore tôt mais le sommeil est impatient et refuse d’attendre une minute de plus.
Je me suis réveillée deux fois cette nuit, c’est moins que d’habitude. La lourdeur sur mes paupières s’est légèrement dissipée mais elle ne me quitte plus depuis des mois. Je me lève avec lenteur et vais prendre une douche à la Bétadine. Quelle horreur.
- Madame Dumont ? lance une infirmière.
Je sors de la salle de bain et m’installe sur le lit.
J’ai peur.
Mes souvenirs deviennent très vagues à partir de ce moment. Je ne revois que certains flashs. L’anesthésiste qui me sourit. Un écho lointain : « tout ira bien ». Des lumières éblouissantes, et d’un coup je suis plongée dans une forêt aux couleurs flamboyantes. Je cueille et déguste un fruit au goût si sucré, si doux. Je me sens bien et heureuse dans ce lieu. Sur le sentier j’aperçois un homme. Un beau brun qui me fait signe de la main :
- Madame Dumont !
Je m’avance vers lui d’un pas léger. Il me sourit comme si nous nous connaissions depuis toujours :
- Madame Dumont ! Vous êtes en salle de rév...
Quelque chose de froid s’enroule autour de mon bras et me fait basculer de la forêt enchantée à une pièce morose. Le bel étalon de la forêt laisse place à un infirmier qui tente de me garder éveillée en pressant sa main sur mon avant-bras. Je veux retourner dans cette forêt, mais il me retient dans cette réalité qui me déplait.
Allongée sur le lit à roulettes, l’infirmier m’amène dans une chambre vide. Ma chambre. Tout me revient. J’étouffe un sanglot.
- Ma chérie !
Annabelle. Ma meilleure amie. Elle m’avait promis d’être là à mon réveil. Je suis heureuse de voir son visage chaleureux.
- Bon sang ! T’as pris un bonnet E ?
Je baisse les yeux et vois ma nouvelle poitrine cachée sous cette hideuse chemise d’hôpital. Enserrée dans d’innombrables bandages, elle me fait mal mais elle est bien là.
Le lendemain midi, la chirurgienne vient vérifier les cicatrices. Je vois mes seins pour la première fois. Ils n’ont pas de tétons, c’est étrange. « Ils seront tatoués lorsque tout aura cicatrisé » m’avait averti la chirurgienne.
Ça y est, j’ai une poitrine !
Je suis autorisée à sortir dans l’après-midi. Je suis soulagée. Annabelle prépare mes affaires et à 15h00 nous sommes à l’accueil, enfin sur le départ.

Une semaine... C’est tout ce qu’elle a tenue, une semaine...
Assise dans la voiture, je souffre le martyre. Annabelle conduit dans la nuit, avalant son café brûlant et me jetant des coups d’œil réguliers. Les décorations de Noël brillent de mille feux lorsque nous arrivons enfin en ville sous des torrents de pluie. Je me sens pâlir à la vue du bloc sombre qui nous fait face. Une fois passé l’accueil tout va très vite.
La visite de la chirurgienne ne dure que très peu de temps mais suffisamment pour m’anéantir.
- Votre corps fait un rejet de l’implant et la cicatrice a craquée. Il y a une ouverture sérieuse. Il va falloir opérer en urgence.
Je suis assignée à une nouvelle chambre et la douche à la Bétadine m’attend déjà sans que je n’ai eu une seconde pour souffler. Nue devant le miroir je regarde ma poitrine encore gonflée, légèrement difforme, barrée d’une cicatrice craquelée. Je réalise qu’on va me l’enlever, encore. Des larmes chaudes coulent le long de mes joues bouffies par la fatigue.
Cette fois je n’ai pas trouvé la forêt enchantée. L’infirmier, lui, m’a bien trouvé en revanche. La chirurgienne vient me rendre visite dans la journée :
- Une nouvelle reconstruction pourra être envisagée dès lors que la cicatrisation sera terminée.
- Non. Plus d’opération, dis-je avec calme. C’est fini.

Cet épisode de ma vie est passé aujourd’hui, mais je le revis chaque jour comme si c’était hier. Mon estomac se noue rien qu’à y penser. Récemment, Annabelle m’a demandé si je changerai un jour d’avis sur la reconstruction. Cela fait deux ans que ma reconstruction a échouée, le temps passe... Et pourtant, je reste ferme sur mes positions. Aujourd’hui, j’ai compris à quel point la reconstruction physique n’est pas celle qui nous guérit de ce que nous avons traversé en nous battant contre le cancer du sein. La reconstruction n’est pas externe, mais bien interne.
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