Mon fantôme à moi

il y a
3 min
1 438
lectures
35
Qualifié

Deux fils, quatre petits-enfants, trois romans, une cinquantaine de nouvelles, des centaines de refus éditoriaux... l’écriture et la lecture – bref, la littérature – m’habiteront  [+]

Image de Automne 2016
J’étais une petite fille de huit ans quand nous fîmes connaissance, mon fantôme et moi. C’était le soir, j’allais m’endormir. J’entrevis une silhouette se pencher sur moi et me chuchoter à l’oreille : « Aujourd’hui tu as copié sur ta camarade de classe... Je le sais et j’ai honte pour toi ! Ton dix en dictée, c’est de la triche ! » Ma très forte myopie ne m’autorisa pas à distinguer grand-chose de l’intrus, sinon qu’il ne mesurait pas bien haut ! Eh bien oui !... Mes mauvaises notes en dictée s’accumulant, j’avais cédé à la tentation qui, sur l’heure, m’apparut comme le plus grand crime de tous les temps ! J’en conçus une si forte culpabilité qu’il me fallut avouer mon forfait. Ma mère, qui ne badinait pas sur les principes, m’ordonna de boire la coupe jusqu’à la lie en allant me dénoncer à l’institutrice qui, elle, parut fort embarrassée de mon aveu.

L’adolescente que des gamins acnéiques embrassaient dans le cou en dansant le slow dans des appartements aux volets clos se laissa aller à des déclarations d’amour mensongères pour avoir, comme les autres, « son petit copain à elle ». Il était si gentil, Jean ! Mon fantôme ne manqua pas de multiplier ses visites en cette période sentimentalement troublée. Dans l’incapacité de supporter plus longtemps ses réprobations, j’évitais non seulement de croiser le tendre regard du jeune homme mais son propriétaire. Le fantôme – toujours cette vague silhouette très floue, quoiqu’un peu plus grande avec le temps – tenait le siège tant et si bien qu’un jour, je décidai de dire la vérité à Jean : « Je ne t’aime pas... » À ce moment précis, je sentis le sol trembler sous mes pieds.

Plus j’allais en âge, plus le fantôme me tympanisait de ses incessants reproches. Même la première fois où je fis l’amour, il me souffla méchamment qu’en dehors des liens du mariage, mes parents n’aimeraient pas. Ce qui s’avéra. Aussi filai-je avec l’élu de mon cœur à la mairie la plus proche sans savoir si c’était vraiment une bonne idée... Et rebelote, le fantôme s’étonna que je prenne une décision aussi importante à la légère, me prédit d’éternels regrets. J’aurais volontiers tordu le cou de cet ectoplasme, à la forme indéfinie, comme un petit nuage de malheur qui venait troubler le bleu incertain de mes horizons.

Ne croyez pas qu’il s’en tint là ! Dès la naissance de mes fils, il multiplia les visites pour me seriner qu’une bonne mère, ça fait exactement le contraire de ce que je faisais... « Freud dit pareil », avançais-je. Il s’en moquait et le jour où je trouvai l’un de mes fils assis sur une marche de l’escalier, en train de pleurer à cause d’une mauvaise note à l’école, il m’abasourdit de ses critiques : « Vois ce que tu infliges à la chair de ta chair, la culpabilisant pour un petit zéro en maths... Le zéro, c’est toi ! La Dolto, tu l’as lue ? On dirait pas...»

Je connus quelques moments de répit dont j’avais tout juste le temps de profiter car ce bougre de fantôme trouvait toujours d’excellentes raisons pour troubler mon sommeil, et voilà que j’apercevais l’espèce de nuage grisâtre qui fonçait sur moi, le blâme aux lèvres... Si j’ose dire, car je ne distinguais pas ses traits et seule sa voix chuchotait à mon oreille. Dans la faible lumière d’un petit matin d’été, j’eus l’impression qu’il se faisait plus « ample », qu’il avait grossi en somme. Ma remarque lui déplut. « Eh bien, prends-en de la graine, me répondit-il du tac au tac, tu ferais bien de surveiller ton alimentation et de mettre la pédale douce sur les alcools ! »

Son feu d’artifices, ce fut au moment de mon divorce. Alors là, il s’en donna à cœur joie ! Est-ce que j’avais bien mesuré mes torts ? Est-ce que j’allais priver mes fils de leur père ? Est-ce que ceci ? Est-ce que cela ? Même l’avocat de mon ex me parut plus clément.... Je lui demandai si par hasard il ne bossait pas dans la même étude. La plaisanterie le mit hors de lui : il me traita de femme dénaturée, de mère indigne. Pour une fois, j’osai me rebiffer : j’avais bien le droit d’exister par moi-même, de jouir d’une certaine liberté. Sur ces mots, il s’esclaffa : « Pour quoi faire ? »

Oui, pour quoi faire ? La question valait la peine de s’y arrêter. Au début, j’y répondis par des horaires de bureau très classiques et la littérature, lisant beaucoup et me mettant à écrire. Le cortège des années fila à l’allure d’un train à grande vitesse. Et, le croirez-vous, les visites de mon fantôme s’espacèrent. Certes, il revint à diverses occasions, histoire d’insister sur la piètre qualité de mon style ou mes prétentions d’ « écrivassière » sans aucun talent...

Mais, maintenant, je le laisse dire ou même je l’invite, en termes plutôt grossiers, à la « boucler ». Parce qu’avec le temps et l’âge... au diable ma bonne conscience !

35

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Le petit balayeur

Johan Jacqueline

Il est six heures du mat’, Paris s'éveille avec la gueule de bois. C'est son moment, au petit balayeur, il a sauté dans le premier métro. En passant l'tourniquet, il n'a pas oublié de saluer le... [+]