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Mon cœur à la pointe de tes chaussons

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Claire Dévas

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FINALISTE
Sélection Public

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Dans ce vieil appartement de poussière, l'ombre de son souvenir virevoltait toujours sur les fils de soleil qui traversaient les persiennes et illuminaient le parquet du salon.
Elle portait son tutu de tulle de soie noire, son justaucorps pailleté et ce bandeau fait de plumes d'oiseau qui si souvent avait serti son front d'albâtre.
Je ne sais quelle force m'avait poussé à acheter une place pour aller voir ce ballet maintes et maintes fois joué sur toutes les scènes du monde, mais pour la fête des amoureux, j'avais soudainement eu envie de romantisme, d'histoire impossible, de sortilège sombre, de promesse d'éternité, de musique classique.
On dit que les hommes ne savent pas être romantiques, que leur cœur est sec et versatile. Peut-être est-ce pour cela que je m'étais toujours méfié lorsqu'une femme me faisait battre le cœur. Une trop haute opinion de l'amour, la force des idées reçues, m'avaient condamné au célibat !
Je mettais à l'épreuve mon incapacité au romanesque en m'offrant une place au premier rang de Giselle... On ne devrait jamais jouer aux dés avec le destin, le mettre au défi de nous étonner ! Mais il était trop tard pour faire marche arrière.
Dès les premières notes je fus emporté par un tourbillon d'émotions que je ne parvenais pas à contenir. Chaque note, chaque pas, chaque grand jeté me propulsait dans un flot d'images plus enivrantes les unes que les autres. Je voyais mon avenir – que dis-je, mon bonheur – s'écrire, se délier, se projeter vers des lendemains faits de musiques, de rires, de passions. C'était moi qui tenais Giselle dans mes bras, moi qui cherchais à la retenir...
Je sortis du spectacle presque hébété. Perdu. Ne sachant plus où je devais aller, peut-être même ayant oublié qui j'étais. Je restais assis un temps qui me parut infini sur les marches du Palais Garnier. Les sculptures parées de feuilles d'or semblaient veiller sur moi comme des anges connaissant déjà ce qui m'attendait.
Elle passa devant moi sans me voir mais je sus instantanément que c'était elle. Elle était fine et gracile, son chignon encore posé comme un diadème au sommet de son visage parfait. Je regardais autour de moi et m'étonnais que personne ne se retourne sur ses pas tant je la trouvais sublime.
J'étais comme statufié, incapable d'envisager le moindre geste, le moindre mot pour l'aborder, mais c'était sans compter la bienveillance de ces anges du destin qui se jouent de nous pauvres mortels...
Un taxi s'arrêta devant elle. Le chauffeur sorti pour lui ouvrir la portière, lorsqu'une femme se mit à hurler. Se précipitant vers le taxi, elle s'excusa auprès de la ballerine, lui montrant son téléphone. Un message funeste. Elle devait se rendre de toute urgence au chevet de son enfant accidenté. La ballerine lui laissa sa place dans son taxi sans discuter.
Toujours assis sur les marches, toujours statufié, je l'observais tandis qu'elle commençait à frissonner. Je me trouvais stupide de ne pas réagir tout en me disant que si je l'abordais elle me repousserait et je perdrais toute chance de la séduire.

Ce fut elle qui s'avança vers moi. Elle qui, d'une voix d'une incroyable douceur, me demanda si elle pouvait m'emprunter mon téléphone afin d'appeler un autre taxi.
Toujours silencieux, je le lui tendis, incapable de la quitter du regard. Elle allait devoir attendre vingt minutes et me demanda si j'accepterais de lui tenir compagnie en attendant. « Nous pourrions partager un chocolat chaud, ou un café si vous préférez », me dit-elle.
La fatigue commençait à se lire sous la courbe de ses cils et elle me parut encore plus magnifique. Je ne pouvais que la suivre. Au bout du monde si elle me l'avait proposé ! Elle me guida jusqu'à un café, où elle avait certainement ses habitudes, car le serveur n'attendit pas sa commande pour la servir. Il me demanda à peine ce que je souhaitais, visiblement protecteur, lui aussi.
Elle me parla du ballet qui lui avait permis d'obtenir son titre d'étoile, de ses années de travail quotidien, du bonheur qu'elle avait à danser, de son amour de la musique et... de son regret de n'avoir jamais réussi à interpréter Le Lac des Cygnes comme elle le souhaitait. Il lui manquait un supplément d'âme, disait-elle. Peut-être n'avait-elle pas assez souffert d'aimer... Elle n'avait jamais eu que le bonheur renouvelé de danser ! Elle souriait, rayonnait de sa passion.
Je n'avais pas encore dit un seul mot. Mon chocolat était froid. Je buvais chaque syllabe qu'elle prononçait ! Elle était assise devant moi et sans que je puisse l'expliquer, je sus qu'elle allait combler mon existence et que je comblerai la sienne pour nos années à venir. Je tendis le plus délicatement que je le pus mes mains vers l'ovale de son visage, approchant mes lèvres des siennes, sans que par chance elle ne se dérobe. Ce baiser assurément ne dura pas plus de quelques secondes, mais jamais ni elle ni moi ne purent oublier l'intensité de cet instant.

Le ballet qui lui fut proposé après Giselle fut Le Lac des Cygnes. Ce fut un triomphe. Jamais danseuse étoile n'avait obtenu un tel plébiscite. Lors d'une interview, elle remercia le destin avec toute la délicatesse dont elle était la quintessence, pour lui avoir offert une merveilleuse rencontre, lors d'un 14 février. Peut-être Cupidon lui avait-il joué un tour, mais il lui avait offert le battement de cœur qui lui manquait jusqu'alors pour correctement interpréter le rôle d'Odile. Elle se refusa à plus de confidence et personne n'eut jamais le moindre soupçon à propos de notre idylle. Elle appartenait tout entière au Ballet et il me fallut attendre, silencieux, discret, que sa carrière touche à sa fin pour lui demander sa main... un jour chance, un jour de Saint-Valentin !

PRIX

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Mickael Gasnier · il y a
D'une très belle légèreté mes yeux ont dansés sur vos mots
À bientôt

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Teddy Soton · il y a
Romantisme et sensualité, bravo.
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Claire Dévas · il y a
Merci Teddy :-)
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Leméditant · il y a
Comme c'est beau un homme romantique ! Votre récit est très charmant.
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Frnorac · il y a
PARFAIT ! Tout est parfait... Je me suis régalée ! Merci, Françoise
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Claire Dévas · il y a
Oh merci beaucoup Frnorac ! C'est très gentil ! C'est une histoire que ma petite ballerine m'a inspirée alors je suis très touchée que vous ayez apprécié :-)
Permettez que je vous invite dans mes mots en passant, ils parlent de l'avenir, et sont pleins d'espoir :-)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/droit-de-cite-1

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Tarzan87 · il y a
Superbe
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JPB · il y a
C'est ça le romantisme: Surprendre d'un geste sans effaroucher, mais savoir aussi attendre l'instant sublime ... Quelle sensualité !!!
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Utilisateur désactivé · il y a
:)
Je me serais bien contenté de vous adresser ce petit sourir, mais la réalité et ses règles si étranges m'a rattrappé en m'ecrivant ce qui suit: "le message est trop court (3 caractères minimum)"....
Après avoir lu votre texte, ce message m'a parru bien terre à terre..
:)

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Claire Dévas · il y a
Merci :-) si vous mettez un tiret cela fait 3 caractères. Au cas où vous souhaiteriez venir les poser sur un autre texte en compétition :
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/jeanne-et-le-prete-plume

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Utilisateur désactivé · il y a
:))
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Krystian Proksa · il y a
Belle maîtrise de la langue . Très beau style . Je reviendrai .
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Claire Dévas · il y a
Merci Krystian :-)
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Maryse · il y a
Jolie découverte !
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Jean-Michel Palacios · il y a
La danse unit les corps et les esprits.
Amitiés.
JM

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