Mon Coeur

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S’évader : 1. S’échapper d’un lieu où l’on était retenu, enfermé. 2. FIG. Echapper volontairement à (une réalité). Enseignant à plein temps à des mômes aux vies souvent plus  [+]

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« Ne t’inquiète pas mamoune, je gère ». Ce furent les derniers mots de Julien, avant qu’il ne sorte en ce premier samedi de juillet. Céline ignorait encore qu’ils seraient les derniers qu’elle entendrait dans sa bouche. En mère anxieuse, elle n’était jamais très rassurée de le voir quitter la maison sur son Vespa. Julien l’avait reçu pour son quatorzième anniversaire, l’hiver dernier. Elle avait longuement hésité. Mais, elle savait que Mon Cœur, comme elle l’appelait depuis sa naissance, était un garçon sage et prudent. Cela avait fait pencher la balance du côté de l’achat motorisé. Ses amis, eux, le surnommaient, Lanterne parce que Julien roulait toujours plus lentement que les autres, se traînant tranquillement sur son scooter. L’adolescent avait pour habitude de clôturer le défilé des deux-roues de la bande. C’était un sujet de plaisanteries entre eux. Sur la route, ses copains se rangeaient régulièrement sur le bas-côté pour l’attendre. Les bras croisés, ils sifflotaient ou pointaient l’index sur leur montre, faisant mine de le chronométrer, l’applaudissant, enfin, quand il arrivait à leur hauteur. Mais, Julien n’en avait que faire de leurs plaisanteries et de leurs rires moqueurs. Il poursuivait son chemin à la même vitesse, bientôt rejoint par sa clique de copains. Jeune sapeur-pompier dans la caserne du bourg d’à côté, le garçon ne connaissait que trop bien les dangers de la route.

A chacune de ses sorties, sa mère ne pouvait s’empêcher d’être inquiète. C’était plus fort qu’elle. Julien savait qu’en arrivant à bon port, il devait lui envoyer un petit texto salvateur. Il ne l’oubliait jamais, sans quoi, sa mère le harcelait, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Appel, texto, message sur répondeur. Tout y passait !

Cet après-midi-là, Julien rejoignait ses copains avec qui il passait ce premier week-end officiel de vacances. Ils campaient le long de la rivière. Deux jours pour décompresser et s’amuser. Parties de pêche, de foot et de pétanque étaient au programme de ce week-end estival. Après tout, il l’avait bien mérité. Julien venait de terminer ses années collège. Il rentrait en seconde en septembre prochain au lycée d’à côté. Les résultats du DNB tomberaient d’ici quelques jours. Elève brillant, ses parents ne se tracassaient pas vraiment. Ils attendaient juste de savoir quelle mention il décrocherait. L’épreuve de mathématiques avait été plus difficile que prévu. Julien s’était un peu perdu dans ses calculs sur l’exercice de trigonométrie. Rien de méchant, cependant. Son parcours était déjà tout tracé avec deux issues possibles : il deviendrait pompier de Paris, comme son oncle, ou chirurgien.

Depuis son plus jeune âge, Julien vouait une véritable passion aux pompiers. Il admirait, en particulier, son oncle. Un modèle d’un mètre quatre-vingt-dix de muscles, de courage et de gentillesse. Comme bon nombre de petits garçons, Julien était émerveillé par l’univers des soldats du feu. Le camion, la sirène, la lance à incendie, l’uniforme. Dès qu’il le put, il s’engagea à la section locale des jeunes sapeurs-pompiers. L’école de la vie. Il y passait ses mercredis après-midis et nombre de ses samedis matins. Il avait beaucoup mûri au sein de ce qu’il considérait comme sa deuxième famille. Bientôt, il y deviendrait sapeur-pompier volontaire.

L’intérêt pour la médecine était, lui, plus récent, depuis qu’un chercheur en cancérologie était intervenu dans sa classe. Son grand-père se battait, courageux et silencieux, depuis plusieurs années contre un cancer du poumon. Le collégien avait posé un tas de questions et échangé avec le médecin, en aparté de son intervention. Ces deux professions avaient pour point commun le don de soi. Elles lui correspondaient parfaitement et témoignaient de sa grande générosité envers les autres. A 18 ans, viendrait l’heure des décisions : postuler aux concours des sapeurs-pompiers professionnels ou opter pour les bancs de la faculté de médecine. Il avait encore un peu de temps devant lui avant de confirmer ses choix.

A peine avaient-ils fini d’installer les tentes au bord du ruisseau que la pluie s’invita et changea les plans de la bande. Julien prévint aussitôt sa mère. Ils rentraient se mettre au sec chez l’un d’eux. Bien que la météo ne soit pas de la partie, il était hors de question de ne pas profiter de ce week-end entre potes. Les parties de jeux dans la nature laisseraient la place à celles sur écran. Comme à chaque fois qu’il lui adressait un texto, il termina son message par le traditionnel « Bisous Mamoune », suivi de l’émoticône qui adressait un clin d’œil accompagné d’un baiser.

Julien se mit en route et se plaça en queue de peloton. Un violent orage éclata. La pluie redoubla. Il fallait se dépêcher. L’adolescent s’engagea pour tourner à une intersection quand la conductrice qui le suivait le doubla. Elle ne vit pas le clignotant du scooter et percuta Julien de plein fouet. Le garçon fut éjecté à une quinze de mètres de l’impact.

L’un des amis appela aussitôt sa mère pour la prévenir. C’était grave. Sur les lieux de l‘accident, l’épave du deux-roues et les traces au sol témoignaient de la violence du choc. Fatal. Ses amis pompiers, arrivés les premiers sur place, n’avaient rien pu faire pour le sauver. Elle ne le savait pas encore.

Céline se précipita à l’hôpital. A son arrivée, elle reconnut Jacques, l’instructeur qui s’occupait de Julien à la caserne. En larmes. Dans le couloir glacial de l’hôpital, un médecin lui parla. Son cœur battait encore. Artificiellement. Relié à une machine. Le chirurgien ne s’exprima pas longtemps. Ses mots se bousculèrent dans sa tête. Elle comprit. La douleur. Vive. Intense. La rage. Profonde. Incontrôlable.

Dans la chambre, Julien était allongé sur un lit. Impassible. Il dormait. Le médecin se trompait. Il dormait. Simplement. Son cri résonna dans la chambre. Sans vie. Julien ne profitera pas de son été avec ses copains. Il ne connaîtra pas la mention qu’il décrochera, ne deviendra ni pompier de Paris ni chirurgien. A cette mère effondrée, la vie venait de lui arracher son Coeur.

Lentement, elle s’approcha. Lui caressa les cheveux. L’embrassa sur le front. Des baisers auxquels se mêlaient des larmes d’impuissance et de révolte. Elle lui tint la main. Cela l’apaisa. Elle lui parla longuement, comme elle le faisait autrefois, au milieu des cauchemars qui venaient hanter ses nuits. C’était à son tour de vivre le plus horrible d’entre eux. Elle n’obtint pas de réponses. Mais, au fond d’elle, elle savait. Elle savait ce que Julien aurait voulu. Son fils venait de mourir mais son cœur battrait dans la poitrine d’un autre. Le don de soi. Une renaissance.
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