3
min

Mon bout du ciel

Image de Oceane Caraes

Oceane Caraes

906 lectures

174

FINALISTE
Sélection Public

Je porte le soleil.

Non, c'est trop joli, la vérité c'est qu'il m'est tombé dessus ; il m'écrase, me force à courber le dos, la nuque désormais à sa merci. Il y a quelques temps j'aurais peut être dit que des perles d'efforts sillonnaient telles des ruisseaux ma peau brunie, mais aujourd'hui je sue à grosses gouttes. J'ai perdu la poésie de celui qui écrit sans savoir. On n'écrit pas la douleur avec des mots de demoiselles, ritournelles et hirondelles. Les mots qui me viennent sont amers, ils chutent et font résonner le bruit mat et sourd de mes godillots sur le goudron de la route. La chaleur rend les contours flous, gomme les limites ; l'horizon n'est qu'une pâle vague bleuâtre sans grands attrait et pourtant je le fixe en empêchant mes yeux fatigués de s'en détacher. Un but, une fin, pourquoi faut-il toujours tendre vers quelque chose ? Je n'ai jamais rien fait sans voir au-delà du geste son futur, son après. Certaines actions ne sont que des détours mais au final, nos pas ne nous conduisent-ils pas sans relâche vers la même fin muette ? Sommes-nous fait pour mourir ? Je refuse de regarder le bleu trop bleu du ciel et l'entendre me répondre que oui, ma route est déjà toute tracée, que quelqu'un là-haut se charge du GPS et que je n'ai plus qu'à avancer. Je veux échapper à mon destin. Peut-être qu'en dépassant l'horizon je dicterai enfin ma propre loi. Alors j'avance, droit vers le trait qui sépare le ciel des montagnes. Il me paraît loin et en même temps si proche, je tends la main, je le touche et je n'ai plus peur de la mort. J'ai le regard fou, je le sais, le regard du dernier espoir. Mais je suis une épave, je dérive aux grès et à la fantaisie de celui que je nie. Je n'ai plus la force et chaque mètre parcouru m'éloigne un peu plus du bout du ciel. Je ne me suis jamais sentie aussi petite face à ce monde gigantesque et monstrueux. Moi qui pensais qu'en partant je serais enfin libre, je ne suis que le rouage d'une immense machine. Mes jambes continuent à mettre un pied devant l'autre mais ce n'est pas moi qu'elles écoutent, il y a quelque chose de plus, un souffle qui les traverse et leur insuffle un élan qui me dépasse. Plus aucune parcelle de mon corps ne m'appartient : mes lèvres défoncées dédaignent laisser sortir le râle d'animal blessé qui me monte à la gorge, mes paupières sont comme ensablées et ce sont mes yeux qui nagent au milieu des larmes, mes mains brûlées par le soleil trop rouge me narguent et enfoncent toujours un peu plus profond mes ongles dans le cuir de leur paume. Tout cela est à moi et pourtant je ne le reconnais pas. Je suis étrangère à moi même. Aliénation. D'où vient cette force qui m'oblige à avancer ? Je ne suis plus qu'une voix dans ma tête, une voix qui hurle des reproches que personne n'entend, je crie que je veux rester là, sur le bord de la route, que je n'en peux plus d'avoir mal. Je m'époumone et c'est la poussière ardente qui m'étouffe. Mais mes jambes ne fléchissent pas, imperturbables, elles suivent telles des somnambules funambules les lignes blanches neiges sur le bitume. Je suis la route. Cependant, est-ce encore bien moi ? Je sens la fournaise dans mon dos et mon ombre me fait face, diminuée de moitié comme si le poids du soleil sur mes épaules était soudain devenu insupportable. Je titube, je ne me déchaîne même plus sur ces jambes qui avancent alors que je voudrais seulement tomber, fermer les yeux et disparaître sous le sable. Et là, lorsqu'il n'y a plus que le silence et la lumière du soleil qui a rendu mon ombre plus petite encore, mon corps lâche prise. Ma pensée et mon corps ont rendu les armes, face contre terre, j'ai perdu mon horizon.

Je marchais depuis plusieurs jours, le long de cette route que j'avais fini par détester bien plus que celui qui me poussait à la suivre. Mes muscles tendus par l'effort s'efforçaient contre ma volonté de me maintenir debout, ils tressaillaient mais jamais jusqu'à là ils n'avaient ployé.

Noir. C'est comme si je découvrais les yeux fermés mon tout, mon moi. Je ne suis que souffrance ; la musique de mon corps qui pleure résonne à mes oreilles et je prend conscience pour la première fois de mes limites, de la matière qui me constitue. Je sens les phalanges de mes doigts crispées par la douleur, ma poitrine et mes poumons qui brûlent, mes plantes de pieds limées par les semelles trop dures de mes chaussures, mes genoux rougis et meurtris, des cailloux incrustés dans les plaies, je sens le moindre petit os de ma colonne vertébrale comme si chacun avait tenté quelques instants plus tôt d'éviter la chute, les muscles de mon cou tiraillés par ce besoin inexplicable de se cramponner tant bien que mal à une malheureuse bouée. C'est cette douleur qui me ramène à moi, qui me fait tout d'un coup comprendre que je n'ai jamais été aussi vivante, que je n'ai jamais été autant moi. Je suis tombée, mais je peux me relever, encore et encore. Je peux refuser de courber l'échine, je peux rouvrir les yeux et fixer mon bout du ciel. Je veux continuer à suivre la route que j'ai tracée, je veux marcher toujours plus loin parce que ce n'est pas le ciel qui décide de mon destin, et ça je l'ai compris. Ce vers quoi se dirigent mes pas ce n'est pas la mort mais la vie.

PRIX

Image de 2016

Thèmes

Image de Très très courts
174

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Arlo
Arlo · il y a
serait ravi d'avoir votre avis sur son poème*sur un air de guitare*. Je vous souhaite une bonne journée. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/sur-un-air-de-guitare-1
Arlo

·
Image de Francine Lambert
Francine Lambert · il y a
Contrairement à Fleur de Tregor, j'ai lu cette nouvelle d'une traite, sans souffler tant j'ai été prise par votre écriture, quasi rythmée par la marche. De plus, le point de vue interne permet au lecteur de vivre ce que vit le personnage, de partager sa souffrance, puis de participer à sa décision finale. Une très belle découverte pour moi et je vote avec grand plaisir.
Et je vous invite sur ma page pour y découvrir, entre autres, " Majeure" et " Imparfait " . . . à bientôt Océane !

·
Image de Fleur de Tregor
Fleur de Tregor · il y a
Difficile à lire ce texte (pourtant élégant) fait de mots au kilomètres et à la ponctuation approximative.
·
Image de Oceane Caraes
Oceane Caraes · il y a
J'accepte la critique mais aurais souhaité, peut-être, de plus amples explications afin d'éclaircir les "mots au kilomètre" ? Et pourquoi pas quelques conseils pour éviter une ponction trop "approximative"!
·
Image de Philshycat
Philshycat · il y a
Très bien écrit !
Loin du paradis : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/reecriture

·
Image de Sibipa
Sibipa · il y a
La souffrance finement décrite. Une sensation, une métaphore, chaque parcelle du corps a son jeu de mots. Il y a du talent dans ta plume. Bravo. Mon vote coup de coeur
·
Image de Oceane Caraes
Oceane Caraes · il y a
Oh merci merci!! Très heureuse que ma nouvelle te plaise autant!!
·
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Vote confirmé. Bonne chance :-)
·
Image de Oceane Caraes
Oceane Caraes · il y a
Merci!!! :)
·
Image de Lydie Dms Lopez Fernandez
Lydie Dms Lopez Fernandez · il y a
Magnifique texte.Félicitations
·
Image de Oceane Caraes
Oceane Caraes · il y a
Merci beaucoup...
·
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Oui, un joli texte sur le libre arbitre, et au bout de tant de ténacité pour y accéder, la joie de vivre ! Bravo, Océane. Vous avez mon vote.
J'ai un carton qui, d'après les commentaires, procure un bon moment de plaisir de lecture http://short-edition.com/oeuvre/nouvelle/la-societe-fait-un-carton

·
Image de Oceane Caraes
Oceane Caraes · il y a
Merci de tout coeur! Je passe lire votre carton alors... ;)
·
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Bonjour, Oceane. Je reviens vers vous car mon carton, pour lequel vous avez voté, est en finale, et vous pouvez revoter pour lui si cela vous dit : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/la-societe-fait-un-carton
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Mon vote à nouveau en vous souhaitant bonne chance !
·
Image de Oceane Caraes
Oceane Caraes · il y a
Merci merci!
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
C'était avec plaisir, Oceane.
·
Image de Colettina
Colettina · il y a
colettina
recit tres reconfortant qui degage une grande force morale, avec une volonté pareille vous allez forcément emerger et ..VIVRE bravo!

·
Image de Oceane Caraes
Oceane Caraes · il y a
Je l'espère en tout cas! Merci!!
·